Zonebbu

Quand il marche et s’habille, Zonebbu est d’une grande élégance. Il dit avoir été top modèle pour Kenzo, mais c’était un autre lui que je n’ai jamais vu. Il a ce sens de la consommation qui rend la beauté très éphémère.
Zonebbu est une colline, une chose très abimée, pleine de cachets. Son visage constitué de poches boursoufflées, se dilate selon les heures d’une manière assez intéressante et je peux le regarder longtemps sans me lasser. Parfois j’essaye de retrouver cette fameuse beauté dont il parle avec tellement de regrets, je la ressens dans ses gestes, le snobisme et l’humour qu’il mélange en permanence.

Ce matin il est venu me chercher dans sa jolie voiture au toit ouvrant, et nous sommes allés à la mer, comme des amoureux, c’est le printemps.
On a traversé la Normandie toute verte en fumant des tas de clopes, on écoutait Grace Jones et Alain Souchon parce que ça me rappelle ma maman (très vaguement), et Zonebbu, sa jeunesse perdue. Ça nous a rendus tristes, confortablement tristes, si bien lovés dans la mélancolie qu’on a pas vu le voyage passer, on a presque étés surpris de voir la mer. Quand elle est apparue dans le pare brise, Zonebbu s’est tout de suite senti d’humeur plus jouasse, il a sauté de la voiture dans son beau costume Agnes B, s’est étiré, les mains grandes ouvertes sur le ciel, mâchonnant le filtre de sa cigarette avec entrain.
Nous avons marché sur les Caillebotis qui bordent la mer en bavardant.
Si il fallait avoir un meilleur ami, peut être que ce serait lui, les gens trouvent ça pas très correct comme relation voir complètement louche. La seule chose qu’ils voient, eux, c’est que Zonebbu est bizarre et qu’il a 43 ans. Avec lui je ne m’ennuie jamais, ça ne les effleure pas.
Au bout d’un moment on s’est assis sur le sable et je l’écoutais jacasser. Il me racontait les femmes du grand monde, les bourgeoises, les oisives, les manucurées, toujours en s’appliquant beaucoup parce que ça le fait marrer de me voir siffler mon mépris des peureuses et des princesses.
-Mais vous, c’est pas pareil Soizic. Il me dit à la fin. Vous savez, des jolies femmes, il y en a partout, mais vous, vous êtes belle… et votre sourire, et vos rayons !
– Vieil hypocrite !
Il s’est mit à rire, de son rire épuisé qui vient du fond des poumons, tressautant pour devenir de plus en plus fort.
– Je vous adore Soizic.
Il a continué son jeu, invariablement de la même façon. D’abord il s’exclame aux épousailles, aux fiançailles, sa main volante se pose du poignet jusqu’au coude et je l’interdis vertement.
Alors tout reprend son court et vient la à nouveau déprime, le mégalo-maniaque se met à crier à veines arrachées, assis par terre, les mains dans le sable, parce que l’empire artistique s’effondre, les femmes aussi, et les hommes sont stupides.
-… et vous savez je suis fragile, si fragile, tellement jeté tout seul au monde ! Mais protégez moi !
Il a pleuré. Comme il le fait toujours.
Imaginer cette masse d’homme, sanglotant la bouche grande ouverte, perdant son souffle et suffoquant à n’en plus pouvoir, ne me serait jamais venu à l’esprit quand je l’ai rencontré. La première fois ça m’a complètement retournée, je me disais que j’assistais à un moment crucial de sa vie, mais j’étais beaucoup trop empotée pour lui donner une chose à laquelle s’accrocher. Je m’engueulais très fort de rester là sans rien faire et m’en voulais ensuite pendant des jours.
Jusqu’à la fois suivante. Puis celle d’après.
Maintenant, lorsque je vois ses lèvres gonfler, trembloter, prêtes à éclater, je me contente de lui caresser la main.
Et alors il implose. Je vois les larmes rouler sur ses grandes joues comme si il s’éboulait, qu’il perdait tous ses cailloux les uns après les autres et que, pour finir, l’intérieur de son visage se vidait complètement.
Lorsqu’il s’arrête, son cerveau est toujours aussi rempli de choses étranges alors je suis soulagée. En essuyant de grosses larmes avec le plat de la main, il me dit :
– Mais vous êtes sure que vous ne voulez pas m’épouser ? Juste une petite fois ?
– Non Zonebbu !
– Bon… Allez venez je vous emmène manger des huitres !

un commentaire

  1. Poétique et touchante l’image des larmes s’éboulant comme des cailloux…

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