Chez moi

IMAG0208_BURST002_1

Il faut que je retrouve cette maison qui est à moi, qu’on ne peut pas voir ni toucher, elle est juste imprimée quelque part, elle est partout. Il y a une clef pour y entrer.
J’ai mis du temps à la chercher sans le savoir parce que j’étais trop petite pour comprendre, mais une fois qu’elle à été devant moi, dans mes oreilles, j’ai compris. Je me suis lovée dans moi même.
Je vais vous raconter ma clef, ma maison, on va revenir à mes treize ans.
L’époque un peu crade pour beaucoup de gens, du jugement, la discrimination, les enfants si cruels et boutonneux, torturés par de méchantes hormones en ébullition. La rage du chien qui sent que son crâne va éclater et se jette sur tout ce qui bouge pour le détruire, pour lui faire autant de mal que possible, parce que sa douleur à lui est insoutenable.
Moi je me cachais derrière les préfabriqués du collège en espérant que mes assaillants ne me trouvent pas, mais ils finissaient toujours par me découvrir, me montraient du doigt et riaient pendant que je comptais les secondes qui me séparaient de la sonnerie. La petite Soizic avec son énorme sac en forme de télévision, ses cheveux en tire bouchon et les lunettes toujours sales sur le nez… n’était pas très populaire. Elle en souffrait, on cassait ses affaires quand on en avait l’occasion. Elle ne savait pas où se mettre pour se sentir mieux, il n’y avait nulle part.
C’était l’hiver, on était loin de noël et de mon anniversaire, je rentrais du bahut, ça gelait sec dehors. Sur la table de la grande salle à manger, il y avait un colis qui m’attendait. Il était arrivé de Paris par la poste le matin même, aucun expéditeur.
Ma grand-mère très contrariée, s’était assise près de la cheminée avec son whisky et ses gitanes. Mamie était toujours bien amochée à cette heure là, ce coup-ci elle avait dû prendre une double dose, et en crachait violemment de gros mollards dans le feu.
Je posai toutes mes affaires et arrachai le carton. Paris, ça ne pouvait être qu’elle, ma mère, c’était sûr, impossible et sûr à la fois. A l’intérieur, la pochette argentée, en plastique transparent. Sur le dessus, une femme étrange en kimono trop grand pour elle, ça s’appelait Homogenic, sur le CD à l’intérieur étaient dessinées de grandes fleurs rouges qui ressemblaient à de la chair, ou des organes vus de l’intérieur.
Je le mis très vite de coté parce qu’il y avait une enveloppe avec, une lettre que j’ouvrais tout de suite. J’avais dans les mains une grande feuille de papier à lettre sur lequel il était écrit : « Bises ».
Ma grand mère soupirait longuement en lisant par dessus mon épaule et je jetai la lettre au feu immédiatement, « Bise » point barre.
Je l’aurais balancée aussi dans les flammes cette bonne femme avec son putain de kimono, elle s’appelait Bjork. Y’avais la colère qui me bouffait toute entière, la baraque aurait pu passer dans la cheminée, mamie Jacqueline aussi.
Il devait y avoir quelque chose dans la musique, quelque chose pour moi, un signe.
À la première écoute, c’était du bruit, je n’y comprenais rien du tout. Passai les chansons les unes après les autres et m’ennuyai terriblement ça ne racontait pas, on ne pouvait s’accrocher nulle part pour la suivre. J’ai pensé à un délire nombrilique. Balancé dans un coin. Il n’y avait pas de message.

Je l’ai remis un jour ou je dessinais, une après-midi de pluie avec personne dans la maison. Les enceintes étaient disposées de chaque coté de ma tête parce que je ne savais pas ce que c’était un casque. Le premier morceau s’appelle Hunter. Je collai mon crayon sur la feuille, écoutai le bruit mais petit à petit, ça n’en n’était plus. Ce truc était fait pour moi. La fille en kimono l’avait fabriqué de l’autre bout du monde rien que pour moi. Elle ne pensait qu’à moi, personne d’autre, c’était sûr. Sa musique avait un sens seulement dans ma tête.
De grands déserts, l’intérieur d’un ventre, des corps et des visages sur lesquels on peut marcher, dans lesquels on habite. Leur chaleur sous mes pieds. Des angles et des malformations, des choses qui manquent, des trous, la solitude, la course dans des forêts de corps des rivières de corps, des yeux partout, au chaud dans les organes, et puis les plateformes sans rien dedans, juste moi qui marche et le gris de mon crayon. C’était tellement grand son espace, mon espace, impossible, à reconstruire pour toujours.
J’étais heureuse, j’avais trouvé la clef. J’entrai enfin chez moi pour la première fois.
Je m’y enfermai pendant des années.
Je suis à Paris, je marche sur les quais, je porte un casque AKG bleu sur les cheveux en tire bouchon. Mes lunettes sont sales. « Chez moi » se diffuse dans mes oreilles, il parcourt tous les recoins de mon cerveau.
La maison est ouverte.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :