Paris est une méchante ville, mais le maïs grillé sur les caddies c’est très bon!

Je suis arrivée à Paris y a pas très longtemps, deux mois environ, mais faut que je revienne au début, à la première semaine, l’atterrissage.
La seule chose que j’avais c’était une valise de vêtements, la cafetière, l’ordi et puis c’est tout. Mon appartement, ma cage à oiseaux, était perché au quatrième étage d’un immeuble en brique, entre la porte de Clignancourt et Jules Joffrin,
Papy m’avais avancé deux mois de loyer mais fallait trouver un travail, un emploi du temps, une situation, et vite.
J’avais confectionné un CV au poil pour l’occasion, une bonne grosse salade composée, j’avais déjà tout fait, la vente, l’animation, auxiliaire de vie… tout était cousu de jolis mensonges pour arroser la mixture, j’étais prête à me lancer dans les rues de Paris, à l’assaut des employeurs.
Mon quartier pullule de cyber-cafés, j’en ai trouvé un confortable et j’ai imprimé trente CV et lettres de motivations de toutes sortes, c’était magnifique, tout ça rangé dans une pochette bleue cartonnée impeccable, ça allait être du plus bel effet, dans trois jours j’aurais du travail.

Je suis entrée toute fringante dans un magasin H&M avec ma plus belle veste sur le dos. Une grande chaine, facile, sans qualifications, c’était pour moi. J’ai filé droit vers les caisses, sourire confiant, pochette entrouverte, prête à dégainer mes papiers chéris.
-Bonjour ! J’ai lancé en me plantant face à la fille au bout du comptoir qui triait les tickets de caisse.
Elle m’a regardé un sourcil levé, sans rien dire, tant pis je lui ai mis un CV sous le nez et pris tout l’air qu’il y avait dans mes poumons :
– Je cherche du travail, je suis très intéressée par vos magasins parce que j’adore les vêtements (elle m’a regardée de haut en bas, sa lèvre imperceptiblement retroussée, je me suis pas démontée, j’ai souri encore plus largement) J’ai déjà de l’expérience dans la vente et l’aide à la personne, et puis j’ai une licence en…
– Faut postuler sur Internet.
Mon pitch s’est écroulé comme un château de cartes. Elle s’est concentrée à nouveau sur l’ordinateur, remontant d’un coup d’épaule, sa poitrine qui alla s’étaler largement à la surface du comptoir, au repos. La bonne femme semblait m’avoir oubliée en cinq secondes, elle s’y appliquait. Moi je n’avais pas imprimé tout ça pour rien, il fallait que j’existe que je dise quelque chose d’intelligent qui graverait mon image dans sa mémoire… :
– Internet ?
Perdu. Elle a soupiré longuement.
– Ouais Internet ! Tu t’inscris et tu postules.
– J’ai préféré venir vous voir directement ça fait plus pro quand même. Elle a cliqué puis recliqué, l’air agacée sur son écran, j’ai posé mon CV sur le comptoir, elle l’a regardé vaguement.
– On les prend pas.
– Vous ne pouvez pas les donner à quelqu’un au dessus de vous ?
– Je te dis on les prend pas ! Elle a râlé.
Je suis restée plantée là devant elle à la regarder, elle s’est secouée légèrement comme pour se débarrasser de moi, puis elle l’a pris, l’a plié en deux, en quatre sous mes yeux agrandis, et fourré dans un tiroir.
– Voilà c’est bon c’est fait, ça va mieux maintenant ?
– Ouais…
J’ai dansé d’un pied sur l’autre encore un peu vaguement, et réussi à rassembler la courtoisie qu’il me restait.
– Merci beaucoup en tout cas, au revoir Madame, bonne journée !
Après avoir écouté son silence, j’ai tourné les talons pour cacher le rouge humilié sur mes joues.
Connasse.
Après six magasins et cinq tiroirs, j’avais un peu perdu de ma superbe, j’errais, pochette pendante au bout du bras sur les trottoirs de Paris. Inquiète, il me restait deux cents euros pour finir le mois et après plus rien, fini.
J’avais pas le choix, je passais devant les boutiques, une fois, deux fois sans pouvoir entrer puis finalement, j’avançais à tâtons jusqu’aux caisses mais c’était inutile, je m’excusais mille fois avant de pouvoir parler, ça me fichait en l’air dès le début. Après, plus rien à dire, tout ce que j’avais prévu le matin comme phrases me semblaient tellement stupides, tellement insignifiantes, j’avais honte de les dire et les mots s’en allaient creux sur les visages désabusés du personnel qui n’essayait jamais de me démêler, de me dépatouiller de cette boue.
Le soir je rentrais chez moi rincée et me roulais en boule dans mon lit. Qu’est ce que je foutais là ? Personne ne voulait de moi dans cette ville, je m’endormais difficilement en pensant que je n’avais rien à y faire. «Les parisiens sont méchants ! », beuglaient mes copains piliers de bars depuis la Touraine jusque dans ma tête. « Paris c’est sale ! C’est cher ! ».
Je suis pas d’un naturel extrêmement courageux, quand il a fallut recommencer la même chose mais dans les cafés le lendemain, je me suis assise et j’ai commandé des allongés dans les brasseries en tâchant de voir comment j’allais m’y prendre, mais j’ai vite compris, c’était trop violent, trop bruyant…

Trois jours après j’avais perdu la face, je me contentais de marcher au hasard, c’était le week-end.
Complètement éblouie, je changeais de pays d’une rue à l’autre, mais ce que je préférais, je le savais déjà, c’était la Goutte d’or et Barbès qui criait à pleins poumons le matin l’après midi et la nuit comme un enragé d’estomac toujours vide, malgré que ça grouille de gens à l’intérieur. Y en a toujours des dizaines qui butinent le trottoir et qui s’excitent pour vendre pleins de trucs, j’ai découvert le maïs grillé façon caddie. En l’achetant j’ai retrouvé le petit papier que papy Jean-Claude m’avait donné quand je suis partie. Il était resté caché au fond de mon sac et je l’avais oublié, Je l’ai roulé en boule dans ma main puis J’ai mangé mon maïs au milieu des beaux immeubles en me dirigeant vers le métro Château rouge, c’était fameux, je réussissais à retrouver un peu de sourire, j’insultais Paris joyeusement dans ma tête, je la traitais de coquette sale, mal embouchée, mal réveillée, je lui disait qu’elle puait la javel et les égouts des chiens, puis je m’enfonçais dans la terre filant sur la ligne 4, jusqu’à la station Cité.
En sortant près de Notre-Dame, je lisais et relisais le papier : « quai de Montebello, Jasna ». J’y étais, j’avais une soi disant famille à découvrir sur les quais de Seine. C’était ma dernière chance de faire un truc intéressant cette semaine « allons rôder pour voir à quoi ils ressemblent tes cousins bouquinistes, Soizic K » me disais je.
J’errais entre les caisses à bouquins, à la recherche de « Jasna » qui était ma cousine et que je n’avais jamais vu, dont je n’avais jamais entendu parler.

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