Saint-Nicolas sa race!

Un samedi, Le samedi du début du mois de juin, je parcourais, mon petit bout de papier serré dans la main, les quais de Seine, les caisses vertes pleines de livres juchées au dessus de la rivière. Quelque part des cousins s’y cachaient, rendez vous compte ! Des cousins !
Je marchais, un peu écrabouillée sous le soleil de fin d’après midi, dans le mélange absurde de livres et d’objets stupides vendus aux touristes ; tours Eiffel en plastique rose bonbon, autocollants pour le frigo, dessous de verres rococos, des affiches et un bric à brač d’objets non identifiés, de boucles d’oreilles, sacs à mains, cartes à jouer, jetés les uns sur les autres comme à la déchèterie, tout ça qui brille par dessus les bouquins, la multitude de poches en rang dans la poussière de la route, cachés dans leurs coffrets verts et toujours noirs de crasse, j’éternuais beaucoup en les remuant, j’en achetais deux par plaisir et pour tester le niveau d’amabilité des bouquinistes, j’allais de l’un à l’autre de moins en moins sure de moi, dans mes bras je serrais Demande à la poussière et puis Châteaux de la Colère, retardant le moment un peu étrange où j’allais voir une de ces bonnes femmes chapeautées et renfrognées sous la chaleur, sacoche pleine de sous accrochée autour de la taille, un peu vieille et rabougrie, je me dirais : cette personne est ma cousine non de Dieu ! Ce fumier de Papy Jean-Claude n’a pas appelé pour savoir si j’étais bien arrivée, non ! Il m’a mit le paquet dans les mains « tiens t’as de la famille au fait ! » Débrouilles toi morveuse.
Au bout d’un moment j’avisais quand même un grognon ventru avachi sur une chaise en bois avec la bouche grimaçant légèrement vers le haut. Je lui demandais si il connaissait Jasna, avec mille politesses et pincettes qui ont eu vite fait de faire disparaître tout à fait son sourire avorté.
– Ouais je connais Jasna.
– Ah super ! Et c’est lesquelles ses caisses ?
Il m’a regardé un peu éberlué, j’avais dis une connerie.
– On appelle pas ça des caisses ! On appelle ça des Boites ! Elle est en face du Subway, c’est les rouges.

Des boites Ok, c’était enregistré.
Il y avait une fille, une grande brune très belle qui rangeait des bouquins, je m’étais postée sur le trottoir d’en face, les « boites » peintes en rouge à l’intérieur, elle y entrait, en sortait des tas de trucs, je ne voyais que son nez, splendide et gigantesque, fort comme un roc sur le visage lisse, elle devait avoir 25 ans à tout péter et portait une veste en cuir rouge, passée, bien coupée. Ça faisait cinq bonnes minutes que je la regardais en dansant d’un pied sur l’autre dans les odeurs de sandwichs, ma phobie sociale était définitivement revenue. Je voulais rentrer chez moi, manger des épinards à la crème, une soupe d’orties et au lit, c’est bon je l’avais vue la cousine, pas besoin d’en savoir plus Soizic tu l’as fait, tu y es allée… Mais le feu passant au rouge je me suis élancée entre les voitures, droit sur elle, Zut ! Je pouvais plus partir maintenant.
Comme je me plantais devant elle, elle a ouvert la bouche.
– Je cherche Jasna !
– Oui.
– Jem’appelleSoizic,jesuistacousine !
Elle a écarquillé complètement les yeux puis elle a souri d’un air ravi, a posé tous ses bouquins en tas.
– Soizic ! C’est ouf ! C’est toi Soizic ! ça fait super longtemps qu’on me parle de toi !
J’ai eu un nouvel élan de colère dans le ventre, l’ai retenu comme on s’empêche de vomir, moi, on m’avait jamais parlé d’elle.
– Qui ça ? Je m’étranglais.
– Mon père ! Ta mère !
-Ma mère ?!
Elle a eu l’air gênée, on est restées comme deux connes à se regarder longtemps, un peu trop longtemps pour être parfaitement à l’aise.
– Bon attends, il est quelle heure ? Elle a demandé.
– 19h.
– Tu sais quoi ? Je ferme et on va boire un coup, ok ?
– Ok.

Je m’asseyais sur le muret qui borde la Seine pendant qu’elle remballait sa boutique, et tâchais de reprendre mes esprits
Ma mère. Ma mère est une vraie personne alors, elle existe, elle parle à des gens, à tout le monde si ça se trouve ! Elle respire et elle mange, elle n’habite plus dans ma tête d’un seul coup. Elle fait des Garden Party, elle va au cinéma, elle fait ses courses et vit ailleurs que dans mes pensées, effrontément.
Je me rendais bien compte que j’étais pétrie de rage à 22 ans, à pas savoir quoi foutre de moi même, et l’enfant qui s’en allait très loin de moi, brusquement, j’étais la seule à ne pas savoir qu’elle s’éclate dans mon dos, qu’elle se dore la pilule ou je ne sais pas quoi. Elle m’a éjectée putain ! Par un de ces trous du bas, avant de se faire la malle vers d’autres aventures tellement plus intéressantes qu’un têtard tout rouge et baveux chialant après elle toute la journée. Toutes ces années.
En balançant les jambes je pathétisais gaiement, je prenait du plaisir à m’émouvoir de cette injustice ridicule, « penses aux enfants qui meurent de faim en Afrique Soizic ! Manges tes brocolis ! » La voix de ma grand mère résonnait dans ma tête et je m’invectivais copieusement de l’intérieur. Le Soleil descendait tout doucement sur Paris et Jasna eut bientôt fini de rabattre les énormes couvercles de ses boites. Elle s’essuya les mains sur son pantalon en me regardant, je lui souriais jaune ou blanc, je ne sais pas exactement de quelle couleur peu convaincante était mon sourire, elle m’a trainé au café et nous avons commandé au serveur lubrique, une grande bouteille de rouge, du Saint Nicolas de Bourgueil, bien de chez moi.
Il a fallut attendre qu’on soit servies puis qu’on allume en cœur nos cigarettes pour commencer.
-T’es arrivée quand ?
-Samedi dernier.
– Cool ! Et tu viens faire quoi ici ? On m’a dit que tu écrivais.
Rebelote, merde !
– Qui ça ?!
– Heu… mon père, ta mère…
– Ma mère ?!
Air gêné de nouveau, elle se reprit
– Tu l’as pas vue depuis quand ?
– M’en souviens pas.
– Ah ouais c’est con !
J’ai avalé de travers et on s’est mises à rire.
– Putain Soizic, c’est bizarre comme situation !
– Grave.
– Tu vas la voir ?
Tremblant un peu, j’étalais mon bras sur la chaise voisine et glissais sur mon dossier. J’avalais une bouffée de Pall Mall pour que l’effet fonctionne.
– Je m’en branle.
Là dessus j’ai recraché lentement la fumée bleue, bouche ouverte.
Elle m’a souri, après on a parlé de pleins de choses en évitant le sujet familial, ça tombait bien, on avait pleins de trucs en commun, j’ai appris que Jasna est actrice et qu’elle galère à mort pour gagner sa croûte et trouver des rôles. D’autres rôles que celui de la jolie fille passive et inaccessible aux yeux du mâle héroïque tentant vainement de se faire remarquer devant les caméras avec sa gueule d’enflure et le jeu de casserole fournit avec. Comme toujours dans le monde cataclysmique du cinéma, pardon ! Du court-métrage français. Du coup je me suis énervée après ces égouts artistiques, les scénario écrits sur des bouts de nappe en crépon tâchées d’huile de foie de morue, qui puent la mort et les fautes de syntaxe, on sait qu’on les a déjà lus mille fois en attaquant la première ligne.
– On le sait les mecs ! J’ai crié, la bouche pleine de tapenade et de vin rouge. Arrêtez de nous gerber dessus ! Arrêtez d’écrire vous me faites mal putain ! Elle est ridicule ton histoire ! y a pas de personnages ! y a rien ! T’existe pas arrête !
Et je m’excitais pour rien (et sans arguments) sur ces pauvres bougres qu’essayent de faire sortir des trucs de leurs cerveaux alors que moi, j’en branle pas une, j’ai même peur de mon stylos Bic, ça aussi je l’ai dit à Jasna, elle en a crevé de rire. C’était la fin de la deuxième bouteille, on était bien éclatées, puis j’avais la bouche tachée de violet c’était moche, je me suis trouvée effrayante dans le miroir toilettes.
A la fin, de but en blanc elle m’a demandé.
– Tu veux pas travailler pour moi ?
– Quoi ?
– Sur les quais !
Je la regardais complètement abrutie, les paupières plongeant sur mes joues.
– Tu me remplaces un jour sur deux. Elle a continué, ou sur trois ça dépendra…
– Carrément !
– Tu peux commencer quand ?
– Tout de suite !
Jasna tanguait légèrement d’un coté sur l’autre, bravant la gravité comme elle pouvait.
– Tu viens demain matin et je te forme ? T’en dis quoi ? Tu commences lundi.
– Super.
– Super !
– C’est super cool !
– Ouais c’est vraiment super cool ! Sa race !
Silence.
– Et dis Jasna, c’est pas une promesse d’ivrogne hein ? Quand je vais me pointer demain tu te souviendras de moi ?
Elle a explosé de rire en allumant la dernière clope de son paquet.

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