Zonebbu et les ruines du fantasme

Zonebbu vient me chercher sur les quais, il trouve ça pittoresque, ça le fait rêver un peu, je le voit du bout du quai qui erre la mine réjouie, il observe les arbres et les passants avec amour, qu’il est beau mon Zonebbu, sa démarche féline et l’Ipad air en évidence sous le bras. Un artiste, un créatif, un fantaisiste, la plus belle des personnes cette après-midi.
– Bonjour Soizic, vous allez bien ?
Je lui installe une chaise pliante à coté de la mienne et nous nous asseyons, je le sens d’humeur au monologue je lui souris. Il observe un peu les gens en ribambelle défilant devant mes boites.
– Vous croyez que ça m’irait bien bouquiniste ? Ce serait bien non ? C’est ça que je pourrais faire !
– Je ne sais pas Zonebbu, peut-être qu’il faudrait que vous remplaciez quelqu’un pour essayer.
– Ah je pourrais vous remplacer alors ?
– Je remplace déjà quelqu’un.
– Oui vous avez raison. Mais quand même vous ne m’y voyez pas vous ? Au milieu des beaux livres, je parlerai littérature toute la journée avec des gens passionnants. Ça m’irait bien ça ! Après je compterai fleurette à de jolies étrangères empourprées, porterai une veste en daim pleine de poches comme votre grand cousin, et puis parfois quand je serai seul, je déclamerai de la poésie pour moi même, en chuchotant près des arbres, je me laisserai aller à la mélancolie douce de Paris….
– Mais Zonebbu vous n’avez jamais travaillé !
Il se rebiffe.
– Si j’ai travaillé petite sotte ! Comme un fou, je suis réalisateur de direct à la base je vous signale !
– Quand je dis travailler, je parle de passer par la case départ, les petits boulots pour payer votre loyer, avoir un patron…
– Ben y a des patron dans le direct et puis moi je fais pas partie des classes pauvres on est très riches dans ma famille ! Pas besoin de travailler vous savez !
– Ce que j’essaie de vous dire, c’est que les gens s’imaginent toujours des tas de choses bucoliques et mignonnes au sujet des bouquinistes mais la réalité est différente.
– Ce que vous pouvez être désagréable.
Silence, il se renfrogne, s’affaisse dans sa chaise et visse une cigarette bien profondément au delà de ses dents.
– Je voulais pas être méchante Zonebbu, vous voulez un café ?
– Ouais je veux bien…
Je me lève, j’hésite, je tortille un peu, pourquoi pas après tout…
– Vous allez me remplacer dix minutes pendant que je vais les chercher ça vous dit ?
Il tire la tronche, il est content mais il s’empêche de sourire, je le connais. Il boude un peu et j’attends les bras croisés devant lui.
– Ça vous donnera un aperçu du job.
– …
– Je vous passe la sacoche à argent pour rendre la monnaie d’accord ?
– Ouais d’accord.
Je lui tends et il la met autour de lui.
– ça vous va très bien, vous avez l’air d’un vrai bouquiniste comme ça !
Ça y est je l’ai eu, il me regarde la mine réjouie.
– C’est vrai ? Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?
– Mais non !
Et je détale gaiement vers le Café Panis, juste en face, le laissant trépigner comme un enfant, à l’affut des clients.
Je papote cinq minutes avec le « Bokné » qui est content de me voir, on se promet de se faire un ciné un de ces soirs. Puis je repars avec deux cafés gratuits, comme toujours.
Je me poste à coté du Subway pour traverser, et puis je l’entends de l’autre coté du trottoir
– How much ??
Une femme rougeaude secoue une tour Eiffel rose à strass dans la direction de Zonebbu qui rêvassait, un Boris Vian dans la main.
– Bonjour madaaame ! S’écrie t’il d’un air affable et ravi. Il se lève.
– How much ?? S’approchant à grands pas, elle lui colle la chose colorée sous le nez, il a l’air très déçu.
– Ah yes ! il dit, en prenant la tour Eiffel du bout des doigts. Yes yes yes ! wait a minute !
Et il s’active autour des tables à souvenirs, cherche la bonne étiquette correspondant au modèle choisi, c’est vrai qu’il y a pas mal d’espèces différentes chez les tours Eiffel de nos jour. Je m’apprête à traverser, voler à son secours, le sortir de là… Puis je me ravise.
La grosse dame est sur ses talons elle le presse de toute sa face gonflée, brillant de mécontentement, elle la veut sa tour Eiffel et vite. Zonebbu perd la face, il désespère de trouver, et puis il les voit alignées soigneusement par couleur sur la petite table grise. C’est le modèle le plus moche.
– Ok ok ok ! Je l’entend s’écrier, I have it ! Five euros !
Elle reprend sa tour Eiffel et l’étouffe entre ses doigts boudinés, puis la triture un moment dans tous les sens, tirant sur les strass pour voir si elle arrive à tout péter sous la mine éberluée de Zonebbu. Satisfaite elle ouvre et remonte d’un geste brusque la banane pourrie accrochée à ses bourrelets.
– Bag ! Elle dit.
– Bag ?
– Bag !! Elle secoue la tour Eiffel devant ses yeux.
– Yes, sure a bag !
Zonebbu danse sur le quai, cherchant les sacs plastiques qu’il trouve accrochés sur la première boite, l’autre trépigne, il en arrache un et lui tend. Elle ne réagit pas l’air outrée, alors le pauvre homme se résigne à mettre lui même la tour Eiffel dans le sac tandis qu’elle fourre quelques pièces dans sa main. Il met du temps à les compter, elle soupire lourdement.
Alors que son mari la rejoint, elle se frappe le front et dit :
– I think he has a problem.
Sans plus de cérémonie elle s’éloigne, laissant mon ami les bras ballants tout seul et très triste. Je traverse la route.
– Vous avez vu ce qu’il s’est passé Soizic ?
– Hein ?
Je lui donne un café qu’il prend avec reconnaissance, le visage blême.
– C’était affreux ! Elle était affreuse !
– Qui ça ?
– La dame !
Je rigole intérieurement.
– Vous êtes tombé sur une méchante dame ?
– Mais pourquoi vous vendez ces trucs là ? Il s’énerve en montrant les tours Eiffel du doigt. Moi si j’étais bouquiniste je ne vendrai que des livres !
– Ça ne se vend pas bien la littérature Zonebbu.
– Mais pourquoi ?
– Je ne sais pas.
– Vous pourriez les vendre en anglais !
– Ça ne change rien. Ça ne suffit pas.
– C’est triste ! C’est tellement triste ! Ils n’ont pas le droit d’être comme ça les gens !
– C’est à eux de choisir ce qu’ils font de leur argent.
– Il faudrait obliger à lire !
– Non ! Les gens font des choix ! Ils sont responsables d’eux mêmes ! C’est tout.
– C’est la télé qui leur fait ça ! C’est le système qui les abruti !
– Je ne suis pas d’accord, on est toujours libres de ne pas regarder la télévision, de ne pas l’aimer…
– Mais les gens sont cons, on ne peut pas les laisser décider.
– Ils sont pas cons Zonebbu ! Je m’énerve un peu. Peut être qu’ils sont plus heureux comme ça, peut être qu’ils sont un peu feignants, ou peureux, mais ils ne sont pas cons.
– Arrêtez avec votre attitude de mademoiselle Jesaistout, ça m’énerve !
– Je suis pas comme ça !
– Si ! vous croyez que je vous ai pas vue avec votre petite mine satisfaite ?
– Nan c’est pas vrai !
– Arrêtez je vous connais ! Non mais c’est quoi ça ? Vous avez 22 ans, j’en ai 43, vous croyez tout de même pas que vous allez m’empapaouter avec vos petits airs de hauteur !
Je reprends la sacoche de ses mains. Je râle. Il s’assoie à coté de moi. Nouveau silence.
– Bon Soizic je vous offre une cigarette ?
– Ouais…
– Je suis content de vous voir.
– Moi aussi Zonebbu.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :