Le chant des tulipes

Hier soir, j’ai été invitée à diner et à dormir chez mes cousins bouquinistes. C’était la première fois. J’ai trouvé ça tellement intimidant que j’en ai retourné toute mon armoire à vêtements, suis passée de la queue de cheval au chignon à pinces au chignon sans pinces, aux couettes. Pour finalement après une heure de réflexion intense, libérer ma chevelure (qui de toute façon n’était disposée à rien de construit), enfiler mon short bleu, mon pull rose et sortir en courant pour attraper du tabac et mon RER.
J’ai aussi acheté des fleurs comme mamie m’a appris, pour être toujours bien vue en terrain inconnu.
J’allais rencontrer le Grand cousin pour de vrai, lui parler, manger avec lui. Lui qui connait ma maman et qui sait qu’elle existe ailleurs que dans mon fort intérieur. Je me demandai, coincée dans les tunnels crados du RER B, si il me parlerait d’elle. Lui viendrait il à l’esprit, l’idée stupide de me déballer les photos de famille que je ne veux pas voir ? Que je ne demanderai jamais, plutôt crever que de m’y intéresser. Et d’ailleurs comment est elle ? Je ne sais même plus la couleur de ses cheveux, de ses yeux… J’ai construit un visage de maman, des vêtements de maman et les laisse errer dans mes neurones, pour avoir quelque chose à mettre sur ce mot, comme un habit.
Comme je suis très prévoyante, j’ai beaucoup réfléchi sur l’attitude à adopter si le sujet venait à table ou à l’heure du café. Intérêt ? Tristesse ? Colère ? Ces trois choses étaient bien là, je pouvais les ressentir au moindre mouvement, il fallait les dissimuler. J’optai pour le je-m’en-foutisme traditionnel et confortable, préparai mon cerveau et mes phrases, envisageai toutes sortes de situations et y répondais par « je m’en branle ! » ça fonctionnait bien dans tous les cas. J’étais parfaite.
En dévalant la ruelle de la petite banlieue dans laquelle j’avais atterri, je me rassurai en me disant que ce serait une soirée légère, ma cousine Jasna m’avait promis qu’elle serait là au moment où j’arriverai. C’était bien. Tout allait bien. Ma timidité pourrait disparaître assez vite.
J’ai suivi la voix du GPS jusqu’à une petite maison type ouvriers, au fond d’un cul de sac. Elle est encerclée de plantes qui grimpent et s’entortillent ou bien tout simplement poussent depuis les fissures de la façade. Les murs sont sales mais la végétation si libre et abondante qu’on y fait pas attention. Ne voyant pas de sonnette, je suis entrée par le petit portillon rouillé et me suis frayé un chemin entre les orties, vers l’autre coté de la maison, là où je reconnaissais la voix de Jasna et Catherine, la femme du Grand cousin.
– Soizic !
Jasna s’est levée tout de suite et m’a serrée dans ses bras.
– T’as apporté des fleurs t’es trop mignonne !
– Ça vous va ?
– Oui !
Mais elle a jeté un coup d’œil inquiet vers la cuisine, et j’ai eu un léger doute sur les tulipes que j’avais choisies.
Le Grand cousin est sorti de la cuisine donnant sur le jardin et m’a souri. Une bonne femme derrière lui a passé la tête par la fenêtre et elle a eu l’air très emmerdée. Elle a dit :
– Oh putain…
Il y a eu un silence gêné alentour et elle est descendue dans le jardin en se tenant à la rambarde du petit escalier. Elle portait une affreuse cape avec un col en fourrure très élimée. Après m’avoir longuement regardée, tanguant légèrement en bas de l’escalier, elle s’est exclamée :
– T’es grande hein !
Elle puait la gnôle ma mère, à trois kilomètres. La honte.

Camille

J’ai pas répondu, tout le monde se taisait, j’imprimai son image dans mon cerveau du bas en haut du corps. Elle a le visage grisâtre en terre cuite à la fumée de jenesaisquoidebizarre, se tient mal parce qu’elle est saoule. On ne voit pas ses yeux à travers les culs de bouteille très sales qu’elle porte, sur la monture, même avec une myopie comme la mienne, on peut lire Dolce Gabbana étalé dans toute sa vulgarité. Elle avait dissimulé son ventre sous un pot pourri, un tas de gilets à motifs qui juraient avec le reste, mais ça avait l’air luxueux, j’ai vaguement pensé à Desigual.
Merde alors ! C’était ça ma mère ! Je remplaçai l’image d’elle que j’avais gardée pendant des années, avec regret. Disons que je jetai l’ancienne et l’oubliai tout de suite, fixant sur la nouvelle, la grosse fleur rouge attachée à son chignon. De travers.
– T’as vu je suis bien abîmée ! Elle s’est exclamée en ouvrant les bras et en tournant sur elle même avec un sourire faussement fier.
– Ouais de toute façon dans l’ensemble ça n’a jamais été très réjouissant.
Ça l’a pas fait rire du tout, moi non plus, mes lèvres tremblaient, incontrôlables et je sentais la colère qui s’évaporait en vagues au dessus d’elle, son visage un peu plus livide qu’à l’arrivée. Le Grand cousin a descendu les escaliers, elle a regardé mes fleurs, plissé le nez.
– Elle t’as bien élevée ta mamie, t’as apporté des petites fleurs, c’est chou…
– Bah ouais je suis polie moi.
– La politesse, c’est bien tout ça, c’est très chrétien. Puis au moins on est sûr que c’est plein de franchise. Hein Soizic? Tu es quelqu’un de bien qui apporte des jolies fleurs n’est-ce pas? Tu vas être bien vue par la famille? Hein ma fille?
Le sang dans mon visage est descendu puis il est remonté très vite.
– Je-m’en-branle.
Ça l’a fait rire et le cousin a posé la main sur son épaule, il lui a parlé avec douceur.
– Camille tu sais, je pense que ce serait mieux que tu rentres chez toi…
– Hein ?? Ouais t’as raison. Elle s’est ressaisie, a eu l’air d’oublier complètement ce qu’elle venait de dire, elle m’a demandé : Et au fait tes yeux ça va?
– Non.
Elle a marmonné quelque chose pour elle même, s’est étirée, la tête tournée vers le ciel, puis, sans un regard pour moi, a traversé le jardin à grandes enjambées. On l’a entendue jurer dans les orties, se cogner contre le portillon, après, plus rien.

Mon coeur s’est percé de pleins d’aiguilles que tous les autres portent aussi sur eux, elles menacent toujours de s’enfoncer dans quelque chose… quelque part. J’y pensais en serrant le bouquet de tulipes contre mes joues, elles étaient froides, plastifiées. Moi aussi j’étais du plastique à qui Jasna serrait la main avec gentillesse.
On m’a retiré les fleurs que je risquais d’abimer en les agrippant comme ça, Catherine a inventé une petite blague, elle a fait « ploc » dans le silence en sortant de sa bouche et tout le monde l’a regardée s’envoler dans le jardin. Jasna m’a tiré une chaise et je me suis assise, après j’ai eu du café, le Grand cousin s’est assis à coté de moi, a roulé un gros joint.
– Je suis désolé Soizic, je m’attendais pas du tout à ce qu’elle vienne aujourd’hui.
– Pas grave.
– On va passer une bonne soirée, j’ai fait du saumon.
– Y a du vin ?
– Je bois plus et Catherine non plus.
– Ah bon ?
Catherine s’est resservie du café.
– T’as mère est bourrée et tu veux du vin. Elle a dit.
– Bah oui, ça me fait ça quand j’en ai marre que tout le monde soit ivre.
– C’est moche ce que tu dis, mais très sensé au fond.
On est restés assis dans le jardin qui sent bon, les tulipes se balançaient dans leur vase, elles y chantonnaient calmement, je me suis sentie un peu plus tranquille en les écoutant. « Le chant des tulipes » ça fera une jolie histoire quand je serai grande et que j’écrirai.

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