La certitude

On est allées chez Tagna Swift avec Océane. Océane c’est mon amie qui habite à Tours, elle se pose tout un tas de questions existentielles. Quand ça déborde par dessus sa tête et par dessus la mienne, elle vient me voir à Paris, on s’aère l’esprit.
En attendant, Tagna Swift c’est très bien parce que c’est le rade le moins cher et le moins légal (que je connaisse) de Paris. L’intérieur est encombré de grands canapés et de tables rondes autour desquels tout une faune s’installe pour discuter et fumer des clopes.
Vautrées dans un énorme sofa en velours bleu, nous discutions de l’avenir, comment écrire et comment peindre, ça nous remettait d’aplomb sur nos certitudes créatives, dans tout le marasme de la vie quotidienne, c’est agréable de se rappeler qu’elle et moi on ne fait pas que des boulots alimentaires, j’écris, elle dessine, c’est ça le centre autour duquel l’univers doit tourner, tourne, tournera toujours.
Il y avait un type d’une soixantaine d’années qui prêtait l’oreille à ce qu’on disait, au bout d’un moment il s’était totalement installé avec nous sans rien dire, on l’a naturellement adopté parce qu’on a cette qualité toute provinciale de pouvoir intégrer les éléments extérieurs à notre petit cosmos.
Sa gueule à lui était bien abimée, son visage avait l’air de ne pas s’être remis d’une tempête qui avait creusé cratères et longs liserés de peau éparse, répartie en petits soufflets à certains endroits.
Il avait l’air assez attendrit en nous écoutant parler, il riait même parfois, il nous a demandé si il pouvait nous offrir du vin et nous raconter une histoire. On a dit oui parce qu’on adore les histoires au vin.

Donc l’histoire de Gilles, c’est comme ça qu’il s’appelle, commence dans les années 70, Océane et moi on existait même pas. C’était l’époque de sa jeunesse à lui dans Paris, il vivait de pas grand chose et gagnait sa croute en frappant au portes pour récupérer des vieilles fripes, qu’il revendait ensuite sur les marchés, dormait parfois dehors, parfois chez les autres. Gilles fréquentait abondamment les cafés, les squats anarchistes et d’artistes, il dit qu’il a pas fait 68 parce qu’il était trop jeune mais on s’en fout. Toujours est-il que c’était cette génération très libre et pleine d’espoir qui rêvait à des utopies dans lesquelles aujourd’hui certains s’enferment encore. Les vieux disent toujours qu’à ce moment là tout était simple, on trouvait du travail en deux secondes et l’on pouvait se nourrir d’à peu près n’importe quoi. « C’était mieux avant ».
Gilles aimait l’art, il savait tout faire, de la musique, du dessin, et même qu’il rêvait d’être écrivain. Ça s’ouvrait devant lui tout ça, c’était très grand et tellement rempli, il allait de beuveries en shoot à tout un tas de trucs, vers l’empire artistique, avec le talent et la passion qu’il avait. Le monde entier était bien assis sur son derrière et l’attendait.
Il naviguait entre pleins de copains artistes et beaucoup de gnôle. Beaucoup trop de gnôle. Dans les cafés ça parlait beaucoup, des machines à rêves accoudées aux comptoirs à coté des machines à bière. Ça vous remplit le cœur et l’estomac. Il adorait ça le petit Gilles. Jusqu’à s’en faire exploser la tête et finir en déversoir à vomi dans les caniveaux au levé du jour. Au levé de tous les jours. Mais il ne s’inquiétait pas, parce qu’il se sentait puissant dans les fêtes et les ambiances d’artistes en pleine floraison.
Le problème, c’est qu’il était tout seul, y avait personne pour le rattraper, qu’il puisse se tenir un peu debout et se mettre au travail, à l’écriture. Pour Gilles, ce n’était jamais le bon moment, il yoyotait dans les vapeurs de son esprit, ça serait toujours pour demain, jamais le bon moment ni le bon endroit ou bien le soleil n’envoyait pas ses rayons sur le coin précis du crâne qu’il aurait fallut frapper, pour que le mécanisme du travail se mette en branle.
– D’amourettes en petits boulots en pâteuses inhumaines, je sais plus trop quand exactement, j’ai perdu pied.
Gilles a bu un coup, il a grogné quelque chose, puis a continué.
– Toujours est il, qu’il est arrivé ce moment où toutes ces certitudes au sujet de mon géni se sont écroulées, laissant place à un grand vide, un lac dans lequel l’eau s’enfoncerait toujours, sans jamais parvenir à créer de surface.
Le bonhomme avait les yeux brillants, Océane et moi on ne savait pas trop quoi lui dire, il nous regardait fixement, ses pupilles à peines visibles derrière de larges paupières, dont la peau dégringolait plus loin sur ses joues. Je me suis retournée dans mon fauteuil, il nous a dit :
– Parce que je sais pas si vous avez compris ça mes petites filles, mais l’écriture c’est pas un champ de pâquerettes, c’est un bon gros bourbier comme vous en avez jamais vu ! C’est vachement dur ! Vous allez être obligées de tout apprendre toutes seules, y aura jamais personne pour vous aider. Votre salut, c’est vous même et l’amour que ceux qui vous aiment vous donnent pour que vous puissiez vous mettre au travail. Vous en avez des gens qui vous aiment ?
Je lui ai pas répondu, j’avais un léger doute là dessus régulièrement, Océane a fait un mouvement brusque comme pour chasser un parasite et puis elle a craché :
– Bah ouais on en a tu crois quoi ?
– Ah ben vous avez bien de la chance, parce que vous savez votre art là, dont vous parliez tout à l’heure, y a personne qui veut que vous le fassiez. Le monde ne retient pas son souffle en attendant que l’artiste fasse éclater la baraque! Il y a des tonnes d’écrivains qui pourraient sortir de nulle part d’un moment à l’autre. La terre tournera très bien sans la réalité que vous écrirez, aussi formidable soit elle.
Gilles a roté bruyamment et avalé la fin du pichet de vin.
– Moi ça m’a foutu par terre, même que j’en ai pissé dans mon froc !
Moi aussi j’en pisse dans mon froc tous les matins devant mon Macintosh.
– Et du coup t’as jamais écris ? Je lui ai demandé.
– Nan, je me suis marié, j’ai eu des mômes, et puis il a fallut que je trouve un boulot, les congés payés, la retraite, je me suis mis à attendre le vendredi soir comme tout le monde, un bon clébard bien lâche, bien comme il fallait, vas y que je te lèche la main, merde ! Je partais en vacances, je voyais le monde du bout de ma laisse, je me suis laissé rosser pour mériter mon trognon. C’est ça le monde si jamais tu décides de te perdre! être le chien des autres chiens. Le pire c’est que c’était rassurant vous voyez, les petits souliers, dire les mêmes choses que les autres, avoir la même vie. Je me vomissais moi même, je ne voulais pas de ça, je voulais pas travailler, je voulais pas le mariage. Mais vous savez ce que je suis ? Une petite chose qui a peur et c’est tout ! C’est tout.

Sur le chemin de la maison avec Océane on a pas dit grand chose. On s’est posées dans ma piaule avec du thé et des biscuits pour faire couler tout ça.
– Océane, tu crois qu’on va finir comme lui ? Tu crois qu’on va pas réussir à le faire et qu’on aura trop peur ?
– T’es folle ! On est pas autant à la ramasse que lui ! T’as pas une clope ?
– Non, t’en as plus ?
– Non
On a regardé le cendrier plein.
– Il reste pas des feuilles dans tes tiroirs là ?
– Non.
– Putain… t’as des tickets de caisse ?
– Pleins !
– Cool !
Alors on a disséqué les vieux mégots pour récupérer le tabac qui n’avait pas brûlé, on a roulé tout ça dans des morceaux de tickets de caisses, puis on a regardé la nuit s’en aller tout doucement du ciel jaune de Paris.

un commentaire

  1. geniale ambiance ,style superbe ,j’adore

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