Mais vous savez, pour les malvoyants y a la musique aussi!

Lit Soizic

– Mais vous savez, pour les malvoyants y a la musique aussi !

Cette phrase prononcée par ma directrice de recherche en cinéma anthropologique, est allée s’écraser mollement sur mes genoux. Il y a eu un long moment où je l’ai regardée, muette, elle n’avait pas du tout l’air de se rendre compte de ce qu’elle venait de dire. Son visage potelé reposait en paix sous la frange à frisottis. Innocence puérile.

Je lui avais déballé mon sujet de mémoire avec angoisse, posé mon petit cerveau entre ses mains, en attendant qu’elle critique, qu’elle dissèque, qu’elle agresse… Et voilà ce qui en était sorti.
J’étais fraichement diplômée d’une licence en Arts du Spectacle à Poitiers, très contente d’arriver à Paris, de m’être inscrite…

Je me suis levée, sa phrase a glissé de mes genoux, penchée vers elle, les épaules droites et en avant, j’ai plaqué les deux mains sur son bureau, elle a reculé.
– Vas te faire foutre! Je lui ai dit. Elle a ouvert la bouche, toute accrochée qu’elle était à son petit PC pourri épais comme une poutre.
J’ai regardé sa mâchoire grise de fumeuse s’avachir doucement, puis j’ai pris Mon Macbook avec moi et l’ai remis dans son sac en plastique, un air d’ados agressif au coin de la bouche.

– Animal !!! Elle a hurlé quand j’ai claqué la porte après avoir foutu par terre son pot à crayon. J’ai dévalé les escaliers du bâtiment, ceux du RER, quitté le campus de Nanterre et n’y suis jamais revenue. La fin de mes études.
Dans le train, mon sachet sous le bras, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire. Je réajustai l’ordi dans son sac plastique, je froissais, j’étirai frénétiquement la matière sur les côtés. Il me fallait un vrai sac.
« Animal », elle avait raison, Je renifle, je crache, je me cogne, j’éjecte, je me vautre et me relève. Je m’avance dans le monde avec des bleus plein les jambes, plein les bras, n’en finissant pas de tomber, tomber, encore, me remettre sur mes deux pieds, enveloppant mes jambes de collants opaques même en été. Ne rien voir comme tout le monde.

Je profitai de l’arrêt à Châtelet-les-Halles, pour aller vomir dans une poubelle. Je me lamentais intérieurement, c’était moche ce qui m’arrivait, une multi-thésarde en cinéma documentaire venait de succomber à l’effroi. « Mon dieu un intrus dans le paysage ! Un malvoyant dans le cinéma ! Qu’estcequejefaisqu’estcequejefais ? Vite il faut la remettre à sa place, les malvoyants et les aveugles sont faits pour accorder les pianos c’est bien connu ! » L’unité centrale de l’enseignant disjoncte, ça fume, ça fait des étincelles, et l’élève effectue un décrochage scolaire. « Boum ! ».
Soizic Kostoglotov envoie tout valdinguer sur le linoléum en décrépitude de la faculté, elle insulte, elle gueule, elle disparaît, la victoire est pour les autres.

Je me frayais un chemin entre les barrières de travaux pour accéder au forum des Halles. J’ai rôdé au rayon pochettes à ordis de la Fnac, choisis la plus belle et la plus chère, surtout parce que c’était la plus chère.

Je me sentais sale et frustrée,  le très cher sac pour l’ordi ne m’avait pas rendue plus légère. Il restait dix euros et des pièces dans mon portefeuille, à Clignancourt, j’ai passé un temps fou dans les deux rayons de l’épicerie, le papy à la caisse m’observait avec beaucoup d’attention. Lui, il est toujours là quand il faut, que je sois malade, radieuse ou ivre morte. J’ai hésité au rayon fromages, raflé une bouteille de rouge, un club sandwichs au thon Leader-Price.
– Sandwichs au thon et vin de Bourgueil…. Ça va pas très bien aujourd’hui, il dit.
– Nan je suis pas au top.
– Ah ben alors je vous met une barquette de noix de pécan avec !
– C’est gentil mais j’ai plus un rond.
– Ça va, je vous en fais cadeau, je ne vais pas vous laisser partir comme ça ! Vous tremblez de rage !
Il m’a fait un grand sourire et j’ai grimacé, puis il s’est mis à creuser dans un sac en toile de jute avec une petite pelle en plastique, en a sorti les noix de pécan, aussi belles qu’un petit tas de cervelles.

Arrivée chez moi, j’arrachai le paquet du club sandwichs avec les dents, sans penser à la multitude de bactéries agglutinées là. Est-ce que dans son petit esprit étriqué de maître de conférence, il lui est venu que si je fais du cinéma, ce n’est pas un hasard ? Je veux dire si j’aime photographier, filmer parfois, si j’aime surtout écrire pour l’image… c’est qu’il y a quelque chose non ? Je ne serais jamais chef opérateur, ni script, je veux être scénariste. C’est pas non plus un projet scandaleux pour une malvoyante qui se déplace sans canne blanche et sans clébard. Ça montre tout de même que j’y vois un peu quelque chose.

J’errai dans mon quatorze mètres-carré, un verre de rouge à la main. Survivre à ma lâcheté ce serait bien.

Année 2007:
Mon grand père, furax dans sa grosse Mercedes, fonce vers le lycée Rabelais, il laisse tomber la cendre de son cigare sur le frein à main. Galadriel, l’énorme berger allemand de la famille bave sur la banquette arrière et grommelle un drôle de langage à chaque virage. Moi j’ai dix sept ans et je me tiens à carreaux, bien droite sur le siège passager.
– Tu sais très bien que je déteste aller à l’école !!! Il gueule.
– Désolée…
Long silence, papy porte un costume à col Mao, il est très élégant, gratte le volant avec les ongles à tous les stops qu’il ne grille pas, il ne supporte pas les rendez-vous parents/profs.
– T’es vraiment toujours obligée de te faire remarquer Soizic ? Déjà on se tape les équipes éducatives pour tes yeux trois fois par an ! Sans compter les allers et retours chez l’ophtalmologiste, la réunion annuelle de ce bouffon de CPE pour savoir si t’es bien intégrée, les tentatives récidivistes, de t’envoyer dans des groupes de parole pour bouseux handicapés ! T’en as pas marre toi?
– Mais je suis handicapée !
– Oui mais c’est pas pareil ! Toi tu baves pas sur le plancher !
– Quoi ??
– Je me comprends ! Tous tes branquignoles de profs derrière leurs bureaux de frustrés ! À mon âge ! Tu te rends compte ???
On a traversé la cour de récréation comme des flèches et papy Jean-Claude est passé devant un tas de parents outrés « parce qu’avec mon grand âge ! Et le chien va pisser sur la banquette en cuir de ma bagnole ! ». Moi je marche derrière lui avec des yeux remplis d’excuses.
On passe juste après que mon grand père a finit de faire la critique du papier peint propre aux prisons dans lesquels on enferme nos enfants.
– Soizic Kostoglotov profite de son handicap ! S’écrie la prof d’histoire de première L. Elle fume des joints devant le lycée et raconte à tout le monde qu’elle ne vient pas en cours parce qu’elle a une migraine ophtalmique ou que sa cataracte la turlupine !
Elle attend les bras croisés, ses petits yeux bleus plissés derrière une paire de lunettes fines d’astigmate, se demandant l’effet que ça va lui faire à Jean-Claude Kostoglotov. Sa petite fille se dévergonde. Moi je suis agrippée à ma chaise, je tâche de respirer normalement.
– Je sais elle me l’a dit ! C’est pour ça que vous m’avez fait me déplacer ?
– Oui, parce que peut être qu’il serait bon de rappeler à Soizic qu’il y a des choses qui ne sont pas très morales, n’est-ce pas Soizic ?
Air affable dans ma direction, je ne réagis pas. Mon grand père la toise longuement.
– En temps que tuteur légal de ma petite fille, j’ai beaucoup réfléchis à la question, Soizic a décidé de ne plus assister à vos classes depuis que vous l’avez humiliée en public !
– Quand ça ? Elle demande naïvement, elle avait déjà tout oublié la garce.
Papy est resté la bouche ouverte, il ne se souvenait plus non plus.
– À cause des trous dans mon coloriage… je murmure.
– Ah oui voilà. Les trous dans sa cartographie de l’Afrique ! Elle voit rien la môme c’est plein de déserts l’Afrique ! Y a du jaune partout ! C’est quoi comme couleur le jaune madame ??
– Heu… une couleur chaude … balbutie la prof.
– C’est une couleur claire le jaune ! Parfaitement madame, et quand c’est clair, elle y voit goutte !
– Surtout quand c’est au crayon de couleur… Je renchéris discrètement. Claquement de bouche hostile de Jean-Claude à mon égard.
– Bon, et alors ? La prof, triture la corne de son classeur, en arrache un bout. – Et alors, vous lui avez fait un cours de coloriage devant tous ses petits camarades, en parlant bien fort en la faisant même venir à votre bureau « pour que ce soit plus efficace ». Elle l’a perçu comme une humiliation ouverte ! Et moi aussi ! Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous me faites ! Vous et tous les gens de votre espèce !
– Ça n’avait rien d’humiliant !!!
– Ah bon ? C’est toujours comme ça que le corps enseignant traumatise ! Je l’imagine bien votre petit sourire satisfait en regardant l’élève abattu ! Vous croyez que je suis né de la dernière pluie, les petits rictus, les petits méfaits ! ça me rend malade !
Mon grand-père s’essouffle « merde alors ! » il marmonne les yeux dans le vague, ça lui prend un moment de se ressaisir. De l’autre côté du bureau, elle a sa toute petite face rose dilatée. Il se reprend :
-Bon, Vous savez ce qui va se passer ? Je la connais comme ma poche Soizic, c’est une bourrique, elle préférerait manger son pardessus que de retourner dans votre classe. Donc, à cause de vous, c’est moi même qui lui donnerai des cours d’histoire dorénavant! Oui madame ! Ma petite fille aura une migraine ophtalmique jusqu’à la fin de l’année, elle roucoulera dans sa cataracte et fumera des joints devant le lycée jusqu’à son passage en terminale. Comme ça elle aura bien profité de ses privilèges d’Handicapée, et en plus elle connaîtra parfaitement le programme d’histoire géo que vous crachotez en pilote automatique pendant des heures !
– C’est absurde !
– Non au contraire moi ça m’arrange parce que ça me fait plaisir !
– Vous ne pouvez pas faire ça !
– Je vais me gêner !
– Vous allez avoir des problèmes énormes avec le lycée !
Jean-Claude s’est levé.
– Madame je n’ai plus l’âge d’écouter vos conneries ! Personne ne pose de problèmes quand il s’agit de moi ! Je suis monsieur Kostoglotov ! Tout le monde me connaît dans la région, je suis Grand-Reporter ! Pour ce qui est de l’histoire du vingtième siècle, j’ai passé ma vie à la documenter, c’est pas un petit Capes d’histoire qui va me dire ce que je dois faire !
La discussion ne s’est pas bien finie du tout, je savais pas où me mettre. D’après la prof d’histoire j’allais mal tourner avec ces idioties de grand reporter à la retraite, il a répondu qu’il allait faire du lobbying pour qu’elle soit renvoyée, elle a fondu en larmes et il lui a vaguement tapé dans le dos en lui expliquant qu’il allait pas vraiment le faire, que c’était une mauvaise blague, mais que pour le reste, elle me reverrai seulement pendant les interrogations écrites.
On est sortis de là sous les regards des curieux estomaqués. Il y a eu un moment très lourd quand on a descendu les escaliers.
– Soizic tu fumes des joints ?
– …Il paraît que l’herbe, c’est bon pour les yeux…
– Arrête tes conneries, ça marche pas avec moi !
– … .
– Pourquoi tu me l’as pas dit ? J’ai failli passer pour le dernier des crétins !
– Je pensais que ça te plairait pas beaucoup… .
– Ah bah tiens ! Tu m’étonnes que ça me plait pas, je déteste même complètement ! Tu vas arrêter ça tout de suite, parce que la prochaine fois tu peux bien moisir dans la bouillasse, je viendrai pas te chercher. C’est clair ?
– Oui c’est très clair.
Galadriel a pissé dans la voiture.

Des années plus tard, la bouteille de rouge posée sur mon lit est entre l’à moitié vide et l’à moitié plein, je suis toujours aussi vulnérable. J’ai envie d’avoir des invités, pleins d’invités partout sur les étagères, les plaques électriques, entre les portes, jusque dans le couloir. Il n’y a que moi. Je fête la fin de mes études. J’appelle Zonebbu à tout hasard, il comprend tout, tout de suite.
– Videz moi cette bouteille dans l’évier Soizic, je passe vous chercher, vous et moi on vas aller danser au Carmen !

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