La loi du métro

Soizic quai hiver

 

Trois degrés sur les quais de Seine.
Les cartons sous mes pieds sont humides. Je peste un peu j’en déchire deux autres morceaux, les plie et les met par-dessus les autres. J’attends. C’est le début de l’après-midi, j’ai ouvert à neuf heures et demie pour être sure de ramasser quelque chose dans la journée, j’ai vendu deux porte-clefs. Vers onze heures un moustachu assez velu a voulu marchander un 10/18 à trois euros, il en voulait deux euros cinquante. « C’est mort ! » Je lui ai répondu, et la Conjuration des Imbéciles a retrouvé sa place dans le rayon. Il y a une partie du public qui pense que chez les bouquinistes des quais de Seine, c’est un peu comme à la foire, ou c’est fait pour chiner, mais non, on ne marchande pas un livre de poche en bon état à trois euros. C’est très impoli, c’est même insupportable de rechigner sur un misérable livre qui coute le prix d’un café parisien en face de Notre-Dame, c’est-à-dire ici. ça piétine mon amour propre de bouquiniste.
Il est treize heures et mon chiffre d’affaire s’élève à un euro. Je sautille un peu sur place en frottant mes mains l’une contre l’autre, range deux ou trois machins, fouille au fin fond de la réserve à la recherche des boules à neige, peut être que ça se vendra mieux que John Kennedy Toole. C’est même certain …
– Je déteste les gens ! Je les déteste ! Crachote une voix derrière moi.
– Bonjour Catherine. Je réponds mollement.
Ma voisine fait un geste de la main et détale à l’autre bout de sa « boutique », j’entends sauter les petits cadenas qui scellent ses boites.
L’hiver s’étire devant moi comme un grand chat, il a l’air de pouvoir s’étaler à l’infini. Les vieux bouquinistes ne viennent plus sur les quais, Monsieur Georges, mon autre voisin, a déserté pour la semaine, il reviendra à Noël. Je retrouve trois boules à neige complètement éclatées au fond d’un carton, la dernière, gelée et toute blanche se craquèle entre mes doigts, je la laisse tomber par terre, elle explose. Je râle en éjectant les débris de verre sous les boites. Misère.
Je retourne m’appuyer contre le muret, mes pieds bien en place sur les cinq couches de carton écrasées. J’ai vite compris que le froid venait du sol, il faut des semelles épaisses et la mode des chaussures plate-forme est idéale pour ce cas de figure, Catherine en porte d’ailleurs, elle a choisis les pires méduses/après-ski à semelles roses fuchsia de chez Camper. Moi j’ai mis des restes de colis à fourniture sous mes tennis, je les change toutes les deux heures parce qu’après sinon c’est trempé, ça s’infiltre dans mes chaussettes.
– Non les sacs vache qui rit c’est pas deux euros madame !! Je les vends huit euros, et je m’en fous que ce soit noël !! hurle Catherine à une pauvre dame emmitouflée. Merdeuh !
Le tas de bandes dessinées dans ses mains tombe par terre, je fais comme si je n’avais rien vu.
Pendant qu’elle ramasse, la cliente repose discrètement le sac et s’en va en rasant les murs.
J’essaye de retenir la chaleur dans mes vêtements.
– T’as mangé ? Demande ma voisine en s’asseyant près de moi.
– Non, il fait trop froid, je mangerai ce soir…
– Ouais… tu sais que tu as l’air d’une poubelle avec tes cartons ?
Un plateau de cartes s’écroule à l’autre bout de ses boites, on les regarde quelques secondes s’envoler sur la route, Catherine se lève.
– Merdeeuuuh !
Ma voisine, 45 ans, longs cheveux gris virevoltant derrière elle, court sur la route et se faufile entre les voitures à la poursuite de ses cartes postales. Elle se penche, la main tendue sur la trois voies tenant la banane en cuir noir accrochée autour de sa taille, pour ne pas qu’elle s’agite dans le mouvement, elle fait pareil avec sa poitrine, tout ça est très volumineux, sans doute un peu trop encombrant pour ce type d’escapade. Je crapote un peu, les yeux plissés. Ses doigts courtauds frôlent le paquet de cartes. Le feu passe au vert, courant d’air des moteurs agacés, les cartes s’envolent, dispersées un peu partout. Catherine, écarlate, invective copieusement les klaxons. Elle se tourne vers moi les yeux exorbités dans le bruit de la route, bloquant des deux mains poitrine et banane qui cherchaient à fuir.
– Tu pourrais pas m’aider Soizic ??
– Désolée ! Je lui fais un grand sourire et me laisse glisser sur sa chaise pliante, tandis qu’elle replonge la tête la première sur le boulevard, sauvant sa marchandise.
C’est vraiment dommage pour elle parce qu’en plus, ce sont des cartes de créateurs qui lui coûtent très cher. J’aime bien la regarder crapahuter comme ça la Catherine, je la vois courir par intermittences, elle crée un petit embouteillage, ça commence à gueuler dans tous les sens mais du quai, on n’entend rien. Tant mieux. Je suis complètement absorbée par le spectacle de ce corps qu’elle peine à coordonner, et qui a l’air vraiment très difficile à déplacer. Elle souffle comme un bœuf dans le flot des pots d’échappement, au bout d’un moment ça commence à me faire un peu mal au ventre, je me lève et me rassois. Pas bouger Soizic, assise ! Tu ne bouges pas !
Et puis d’un coup ça redevient rouge et la marée s’arrête, Catherine titube légèrement sur le trottoir, un petit paquet de cartes humides dans les mains. Je contemple le reste éparpillé, écrabouillé sous les pneus des voitures, elles passent et repassent par-dessus, ça me fait mal au cœur, dire qu’il y a quelques instants, toutes ces petites choses brillaient fièrement sous le soleil d’hiver, accrochées à de jolies boites à livres vertes…
– T’es gonflée hein ! Elle me pousse de sa chaise, je retourne à mon muret.
– C’est comme ça.
Catherine grogne, me tourne un peu le dos, nettoie ses cartes pleines de saletés avec du dissolvant, Elle en jette une dizaine, irrécupérables, il en reste cinq ou six à tout casser. Il n’y a personne sur les quais.
– Je t’ai dis que tu ressembles container à poubelles avec tes fripes ? Elle me lance sans même me regarder.
Je me lève et m’éloigne un peu, il faut que je marche, de toute façon il fait froid. En passant le long de mes boites je change quelques livres de place, le Petit Prince est bien en évidence à côté du Petit Nicolas, comme il faut faire, parce que c’est ce qui se vend avec Musso et Harry Potter. Musso, d’ailleurs, je peux pas me résoudre à le laisser en devanture, en passant mes mains sur les étalages j’hésite entre Baise-moi et Demande à la poussière, j’adore les deux, ce sera Baise moi, il se vend mieux. Musso décolle de sa place d’honneur et se retrouve au fond d’une étagère. Je recule, regarde la couverture rose et noire, ça fait mieux quand même.

Un grand cri dans la rue, je tourne la tête, le type s’approche, il porte un chapeau gris et un grand imperméable. Une énorme valise rigide montée sur roulettes traîne à ses pieds, cliquetant sur le béton. Sous son bras, une chaise en bois qu’il pose en arrivant à mon niveau. Il me regarde de ses yeux gris bleu, si clairs, le reste de sa face est violente d’angles sur un corps scié, aride. Il lève doucement son chapeau, le pose sur sa poitrine et me fait une révérence rapide. J’aperçois Catherine pas loin qui l’observe avec désapprobation.
– Ça va mieux ? Il demande, soupçonneux.
– Oui, merci beaucoup pour l’autre fois.
Il sourie. Trois dents manquantes sur le devant de la gencive. Une en or brille au fond.
– J’ai apporté un cadeau pour toi ! Il s’exclame, et il fouille dans son imperméable.
– Mais c’est plutôt à moi de vous faire un cadeau !
– Non ! non ! Tiens !
Et il me tend un paquet rempli d’œufs en chocolats.
– Faut les garder pour vous !
– J’aime pas ça !
– Ah ok. Bah merci ! Je récupère le petit sachet, on reste un peu en silence.
– Faut faire attention dehors. Je serais peut être pas là si on veut vous taper encore.
– Vous êtes arrivé au bon moment.
– Oui. Il me lance un regard de reproche. Tu devrais pas travailler dans la rue, c’est dangereux !
– Comment vous vous appelez ?
– Giorgio et toi ?
– Soizic.
– Soiziiiiiiic… il étire le « i » perplexe. Soizic c’est dur ! Bizarre, ton cœur il est grand !!!
– Franchement j’ai un doute là dessus…
– Non non, t’inquiètes pas. Il rigole.
– Vous voulez choisir un livre ? Je vous l’offre.
– Ah non, je sais pas lire en français. Il a l’air un peu gêné, il se reprend. Mais je vais à l’école, j’apprends en ce moment, après j’écrirai.
– C’est super ça !
– Oui ! c’est difficile mais après ce sera bien !
– Vous venez d’où ?
– Roumanie !
Il regarde sa montre, dont la vitre est toute pétée je ne sais pas comment il fait.
– C’est l’heure ! Je vais travailler ! Il remet son chapeau, me fait trois révérences et s’éloigne.
– Au revoir ! Merci ! Je crie. Mon paquet de chocolats dans les mains.
En passant devant Catherine il écarquille les yeux et lui tire la langue, pousse un énorme cri devant un gros touriste qui fait un bond sur le côté ça lui secoue violemment son paquet de graisse quand il atterrit sur la piste cyclable.

– Méfie toi de lui ! Dit Catherine quand je me rassoie près d’elle.
– Pourquoi ?
– C’est un gitan.
– Arrête ça tout de suite !
Je lui tourne le dos.
Silence.
– Tu m’en veux pour la semaine dernière ? Elle demande.
– Oui.
– C’est pour ça que tu m’as laissée ramasser mes cartes toute seule ?
– Écoutes Catherine, s’il avait pas été là le gitan comme tu dis, il m’aurait cognée le clochard !
– Mais qu’est-ce que tu voulais que je fasse ??
– Merde !
– Mais il était saoul comme une barrique l’autre !
– Ok, merde fais chier ! Tu veux qu’on applique la loi du métro ? On applique la loi du métro ! Y a pas de problèmes, je te suis ! Je vois rien, j’entends rien, je fais rien !
– C’est pas comme ça qu’il faut réagir. Elle dit d’une voix un peu triste.
– Et il faut faire comment ?
– Bah je sais pas !
Giorgio s’est installé sur le pont à coté, il a sorti son accordéon et commence à jouer.
Catherine se lève brusquement et pars à l’autre bout du quai, fait mine de ranger ses bouquins. Ça dure un moment.
– EXCUSES MOI POUR LA SEMAINE DERNIÈRE ! Elle hurle depuis le fin fond de sa dernière boite.
– TU VEUX UN ŒUF EN CHOCOLAT ?
– OUAIS !!

un commentaire

  1. c’est difficile pour moi de laisser un commentaire , on va dire que je ne suis pas objective mais quand même ,c’est tellement bien !…..

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :