Les chats éraflés du 24 décembre

Soizic aqua Low

 

– Joyeux Noël Soizic !!!
– Je peux travailler demain ?
– Quoi mais t’es pas en Touraine ?
– Ils avaient pas l’air emballés mes grands-parents, alors j’y suis pas allée.
Silence à l’autre bout du fil.
– Ils sont bizarres quand même. Elle dit.
– Oui. Je peux travailler alors ?
– Mais pourquoi tu me l’as pas dit ? Pourquoi tu viens pas aux Lilas avec nous ?
– Je sais pas.
– Tu es sûre que ça va ?
– Oui oui.
– Bon, ben oui bien sur tu peux travailler demain, on a reçu des cartes postales il faut les exposer…
– Ce sera fait.
– Mais tu fais un truc quand même ce soir ?
– Non. Mais de toutes façons je m’en fous.
Jasna me fait l’inventaire des livres à couvrir et à nettoyer sur les quais, moi je gratte vaguement le sol avec le bout de mes baskets, sous le néon frétillant du Kebab Les Délices D’amour, elle finit par raccrocher avec un peu de gène dans la voix.
Je suis dans les orange et les rouges, les verdoyants éclats du graillon sur les façades boulevard Ornano, le long desquelles dégoulinent les fanfaronnades du vendeur de mobiles aux mille cartes SIM.
Il est planqué sous un parasol Multiphone et fait de l’ombre au reste de sa boutique qui s’enfonce dans le mur comme une bouche clignotante, elle déborde d’appareils, présentoirs à bijoux sur lesquels on a accroché tout un tas de téléphones, propagande, protège machins, câbles, peuplier de Noël luminescent.

J’attends ma formule végétarienne à emporter des Délices d’Amour, huit euros mais bon, c’est Noël après tout.
Je cache les tentaculaires cartons jaunes fluo de ses chers mille SIM, ça lui donne la chanson hargneuse dans le micro du magasin. Il me regarde avec insistance, je ne bougerai pas sans mon houmous.
C’est qu’il dévore les murs avec son entreprise, il leur suce le caillou, il se ventouse et s’enracine, moi ça me fait suffoquer alors je m’adosse à son bazar histoire de réagir, puis j’enfonce un peu le découpage de son carton même je le fais tremper dans l’humidité de la gouttière qui descend. Ça le fait crachoter :
– Oh!!!! Oohhh !
– Formule végétarienne à emporter !!
Comme je m’éloigne du mur, la pancarte-jaune-fluo-carton-à-pics-trempée, s’écroule, se plie se tord vers le sol,
– C’est moi ! Je m’exclame en attrapant les anses du sac plastique.
J’ai le temps de voir le carton du dessus tanguer dangereusement tandis que l’homme aux mille SIM se précipite. Je m’engouffre dans la bouche de métro tout près, ressors de l’autre coté de la rue sous les vociférations, je crois qu’il me cherche. Tout un pan de son mur de pancartes s’en est allé sur le trottoir, les gens autour s’arrêtent et s’interrogent, ça fait un petit agrégat d’imperméables en cercle.
Fascinée par les vitrines Guerissol en face, je m’éloigne tout doucement matant les chaussures cinquante ans d’âge et les faux délavés très délavés.

Il est 21h, je traine mon plat végétarien et une bouteille de Saumur pétillant dans la rue Championnet, j’essaie d’imaginer Noël chez les cousins, avec Jasna. Je les vois qui s’offrent et qui mangent, je suis la petite marchande d’allumettes et c’est presque agréable de s’apitoyer comme ça, j’en ai une petite larme toute douce qui descend sur la joue, quoique, à bien réfléchir, je ne l’ai pas sentie venir, ce n’est qu’une goutte de pluie, je remonte ma capuche.
Sous une fenêtre, je rencontre un sapin joufflu étalé par terre, les épines toutes mouillées. Je m’arrête.
On ne jette pas les sapins dans la rue le 24 au soir, surtout avec les guirlandes et les boules. Je reste plantée devant comme on peut rester devant un beau gisant, je réfléchis un peu, c’est pas lourd après tout, il est tout petit, pourquoi, qui a balancé un sapin décoré ? Quelqu’un est mort ? Un divorce ? Un conflit religieux ? J’embarque le plein d’aiguilles par le tronc.
Faisant des pauses de temps en temps pour ramasser les boules qui tombent, je pense à mon sale bâtard de Kostoglotov de grand-père à la con qui n’a pas voulu de moi pour Noël, parce que je suis grande maintenant, « c’est fini les cadeaux puis ça va te coûter cher le billet pour venir Soizic ! Mais si tu veux venir viens, par contre, on ne fera rien. ». J’ai fais échanger le coffret complet de House of Cards que je pensais lui offrir, contre deux ou trois Bilal à la Fnac pour moi. Je m’étais pourtant pas foutue de leur gueule aux croulants, ça, et le Shalimar de chez Guerlain destiné à ma grand mère. Je l’ai gardé, certains disent que c’est un parfum pour vieille, moi je le mets tous les jours de la semaine. Quand je travaille sur les quais, quand je descends les poubelles, quand je me mets une race dans un rad, quand je vais au Lavomatic, quand je traine un sapin : Shalimar.

– J’ai plus de batterie !
Zonebbu secoue son I phone, collé à la porte de mon immeuble, il essaie d’éviter la pluie.
– Qu’est-ce que vous faites là ?
– Ma femme m’a fichu dehors ! Il couine.
– Mais vous êtes divorcé !
– Oui ben ça doit être pour ça, mais moi je voulais faire Noël avec mes enfants.
Je pose le sapin en voyant dégringoler une boule par terre, il me regarde l’œil mauvais.
– Il est moche votre sapin.
– Il était tout seul dans la rue, Zonebbu, comme vous.
J’ouvre la porte et entre, il reste derrière hésitant un peu.
– Je peux fêter Noël avec vous et votre sapin ? J’ai apporté le champagne.
– Vous avez un cadeau pour moi ?
– Ben non, vous êtes adulte Soizic !
– Merde !
– Mais je peux quand même venir ?
– Oui ça va être super.

Tout là haut sous mon toit, où rebondissent interminablement les gouttes, j’ai installé le sapin entre deux piles de boites à chaussures mais il voulait pas rester droit alors j’ai accroché la tige à une ficelle que j’ai suspendu au velux, Zonebbu qui regardait l’arbre de Noël se balancer tout doucement, à séché ses larmes de chat abandonné.
Moi je cherche toujours les miennes.

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