Le bateau sur la montagne

Fizgeraldo Low
Nous sommes vissées, écrasées, tassées dans un carré de terrasse, un wagon blindé en plein air, de la jacasserie partout, c’est plein de voix, du fracas des verres qui s’entrechoquent. Océane fait la gueule et la chaise de mon voisin écrase mes côtes, il rigole par saccades, ça se répercute jusqu’au sommet de mon crâne. Un endroit très bien à Belleville, où l’on peut barboter dans la sale bière et la vinasse en restant « In », on s’y fait entuber, juste comme il faut, pas trop non plus. C’est une des arnaques raisonnables de la capitale que tout le monde définit comme pas cher et bien.
– Il est pourri ton rade ! elle râle Océane.
– Je recommande deux pintes ?
– Oui ok, elles sont vraiment dégueulasses.
Elle me jette un regard de reproches puis crache ses poumons sur l’asphalte, un grand maigre en salopette kilo-shop se décale en relevant un bout de lèvre. On rigole un peu, puis je me lève et me fraye un chemin jusqu’au bar.
À Paris, on peut plisser le nez devant le mauvais vin que boit le clochard du métro, et s’en régaler deux heures après autour d’une petite table en bois vernie un peu usée, avec en plus une planche de fromage de chèvre à la croute blanche et caoutchouteuse qui colle au palais, vous pique les papilles, à côté, tomate farineuse et camemberts plâtreux. Pour trente balles.

Je suis près du comptoir, il y a un grand dodu devant moi qui m’empêche d’être vue, je sautille sur mes deux pieds à chaque passage du garçon débordé. Le dodu demande un spritz avec un fort accent italien.
– C’est quoi ça ? Il demande le garçon de café tout neuf, hé ! Patrick ! il veut un sprèt le monsieur !
– Un spriiitzzzz ! corrige l’autre.
– Un spriiitzzzz Patrick !
– Ah oui c’est italien ça ! Vas y je vais le faire, je te montre.
Long blabla du patron à l’apprenti sur les dosages, sous ma face de roquet qui saute toujours du sol au plafond pour une pinte, le dodu finit par se retourner et me dévisage, il a une cinquantaine bien entamée et une large barbe enguirlande le bas de son menton. Je m’immobilise.
– Tu veux un spritz toi aussi ? Il demande.
– C’est quoi ?
– Un truc magnifique de chez moi, viens à notre table, on va t’en rincer un coup tu vas tout comprendre.
– Je suis avec une copine.
– Et ben apportes la avec toi !
– Mais on a pas du tout le même âge…
– Oui mais c’est ça le problème avec les français, vous n’êtes pas foutus de faire autrement que de vous répartir en petits carrés de générations et de classes sociales, vous ne vous asseyez toujours qu’avec ceux qui vous ressemblent !
– Ok, je viens.
– Il faudrait que le peuple français fasse une psychanalyse générale ! il me lance quand je me retourne pour aller chercher Océane.

Le Spritz, c’est amer et sucré, joliment orange et rafraichissant pour la saison, ça se boit tout seul comme de l’épine. Les italiens se sont installés à une grande table et font boire leur chauvinisme à d’autres français, ils prêchent le spritz.
Entre Océane et moi, il y a une duchesse, elle clignote de mille bijoux. Quand elle bouge, les petits sons de cloches de sa quincaillerie s’envolent au dessus de la terrasse. Evidemment elle se jette sur Océane et sa tenue victorienne à froufrou et corset bleu roi, ça fascine toujours un peu les gens, ça accroche tout de suite, lady Chosetruc me tourne le dos et je me retrouve en plan au milieu du troupeau.
Après quelques tentatives vaines d’approche du groupe, j’ai fini par compter dix petits carrés de lumière de chaque coté du néon chauffant en suspension, il y a quatre verres vides (dont le mien) et six pleins, sur la table, ça fait à peu près un litre de spritz, plus une dizaine de centilitres répartis en petites flaques aux alentours et sur mon paquet de tabac. Je réfléchis beaucoup au jenesaisquoi à l’intérieur de moi qui ne sait pas s’y prendre avec les autres, c’est une calamité. J’ai déjà entendu la conversation sur l’abrutissement des masses et les connards de droite, il y en a un très excité à ma gauche, il rythme son souffle de hoquets réguliers, suspend puis libère ses poumons à tours de rôle mais rien n’y fait, on perçoit des mots familiers « Marx » « télévision » « Mélenchon », mais le sens lui, s’effrite avant d’être dehors, il se tortille un peu sur sa chaise, parce qu’il en a des choses à dire mais tout est bloqué, refuse puis se précipite sans arrêt. Pourtant, il a un jenesaisquoi que je n’ai pas et les autres l’écoutent quand même. Ça m’agace beaucoup et je m’envoie un troisième verre en me disant que ça va lui faire cher au barbu qui rappelle le serveur toutes les cinq minutes. Ça fait une entrée de conversation, dernier essai, promis. Je lui demande :
– Mais t’es sûr ? Parce que ça va te faire un peu cher là non ?
– Non tu rigoles c’est deux euros le spritz !
– Heu…c’est un cocktail, t’as regardé les prix ?
– Nan mais ça va… il chasse d’un revers de la main le parasite, et je sirote de plus belle, pendant qu’il se noie dans un débat sur une certaine théorie du complot. Mes grands yeux désespérés vers Océane ne servent à rien, la duchesse monopolise, de temps en temps mes cheveux caressent les épaules de la grande dame et elle les chasse comme de la poussière. Je me décide à bien lui vider son portefeuille à l’autre barbu et son chapeau, finir complètement saoule, lui voler son couvre chef…
– Ça va Soizic ?
Océane me sourit.
– Ouais super bien !
La duchesse jette un sale regard à mes lunettes puis se retourne vers ma copine, toute en manières, en gnagnagna, je n’ai pas la dégaine qu’il faut je crois.

J’étais presque à somnoler le nez dans mon sixième spritz quand j’ai entendu parler du bateau sur la montagne, chapeaubarbe, qu’était technicien dans le cinéma y a longtemps, se met à raconter le tournage apocalyptique d’un réalisateur complètement fou, il voulait transporter un bateau sur une montagne en plein milieu de la forêt vierge. Là, ça devient étrange, elle me dit bien quelque chose cette histoire, tout le monde se tait pour écouter, j’essaie de rester à peu près droite sur ma chaise, mais ma colonne vertébrale veut rien entendre, elle se plie en avant, sur le côté, du papier mâché pas sec, il y avait des morts et des amputations sur le tournage, le temps que j’atteigne le sujet, et l’envie de me renseigner sur ce truc que deux trois boulets ont l’air de connaître (et ils le montrent d’un air affecté), la conversation est repartie sur Donald Trump. Je continue à divaguer, à fulminer en tas de mots sur les jolis reflets de mon septième verre, dans les vapes, très loin de Belleville.
Les montagnes, caméras, poupées faites maisons d’Océane, le bateau, capitalisme, François Hollande, les français, les parisiens, Star Wars, David Bowie, Daech… Les voix des gens bourdonnent. Moi dans ma barrique d’alcool, je fais semblant d’écouter la duchesse à coté de moi. Sans qu’elle s’en rende compte, je lui taxe ses Gitanes bleues, elles me rappellent mamie Jacqueline et le whisky, puis les tartines au roquefort pour mon quatre heures quand j’étais môme devant les aventures de Tintin c’était bien Tintin, moi j’adorais le capitaine Hadock, et puis qu’est-ce qu’il foutait sur la montagne le bateau ?
– Hé ça va ? Je peux m’intégrer à la conversation, ou vous allez m’ignorer toute la soirée ? Je crache au visage de la duchesse.
Elle se retourne un peu étonnée, se rend compte que je fume ses cigarettes et récupère son paquet.
– Tu fais quoi avec tes cheveux mon petit ? Elle m’agresse en rejetant ma tignasse qui frôle son brushing.
– Bah je les lave !
– Avec quoi ?
– Du shampoing !
Elle gonfle ses joues et soupire lourdement.
– Et t’as pas réfléchis à faire autre chose ? Enfin je veux dire les lentilles de contact tu y as pensé ?
– Nannnn ! Je postillonne, tu crois que ça pourrait m’aider à ne pas être un meuble ? Parce que j’ai un œil qui dit merde à l’autreuh ! d’ailleurs c’est des Sonia Rykiel si ça peut te soulager, t’as un problème avec ma tronche ça te revient pas mon bazar ??
– Soizic ! Dit Océane.
– Il est là le problème ?? ça fait une heure que je le cherche putain fallait me le dire, je serais allée mettre ma tenue du dimanche !
– Je voulais pas te vexer mon petit ! elle rigole, et t’étais pas obligée de me fumer toutes mes clopes non plus !
– Si, ça fait une heure que je m’emmerde !!!
Je perds l’équilibre et mes épaules font un grand cercle, elle recule.
– Bah qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
– Rien t’as raison, t’as qu’à continuer à faire ta greluche avec tes accessoires à la con sans t’occuper des autres, c’est tout à fait normal ! on est à Paris après tout !
– Soizic !!!!
– T’es pas forcée de me postillonner dessus sous prétexte que tu n’aimes pas les gens comme moi, t’as bien de la chance d’être une femme.
– De la chance !? Je rote.
Tout le monde me regarde cette fois, c’est formidable, je gueule :
– Nan mais merde à la fin d’où est-ce que j’ai de la chance moi ! Hé tu sors jamais ou quoi la duchesse là, tu l’as pas vue la tripotée de connards qui gangrènent le trottoir ?! Et Mademoiselle et bonjour et t’es comme ceci t’es comme cela, vas y que je te colle au cul et que je t’insulte, et tu sais quoi ? Moi je travaille dans la rue, t’as raison c’est trop bien d’être une femme sur les quais de Seine, c’est tranquille, toute la journée je me les tape en escadrilles, mon physique, ma gueule, ma taille ! Et en plus le soir faut qu’il y ait une bonne femme, une putain de bonne femme comme toi qui m’emmerde avec mes cheveux, avec mes yeux pourris, mon physique quoi, et vas y que je te méprise ! Mais t’as foutu quoi pendant les trente ans que t’as l’air d’avoir ? Qu’est-ce que t’as pas compris ?!
– Ben en fait certainement beaucoup de choses puisque je suis en train de devenir une femme, j’ai encore pas mal de trucs masculins à faire disparaître tu vois.
Silence. Océane fait l’autruche, les italiens m’observent. Je plisse les yeux, je me concentre, je regarde à m’en filer la migraine et puis je me rend compte, la boule dans mon ventre fait un bond gigantesque, au bord des larmes, je fracasserais mon petit crâne stupide sur le bitume si il y avait la place. Alors je cours me réfugier dans les jupons de ma cataracte.
– Mais je vois rien à deux mètres moi ! c’est pas de ma faute aussi comment tu voulais que je m’en aperçoive, fallait te rater un peu plus merde !!
Le bateau sur la montagne.
Silence. Un paquet de nez dans un paquet de verres, elle me toise, commence à sourire et me tend une Gitane Bleue en souriant.
– Non mais finalement je crois que ça me fait plaisir… tu n’as rien vu, ça veut dire que c’est de mieux en mieux.
– Tu vas en chier d’être une femme.
– Qu’est ce que tu crois j’en chie déjà je suis un homme qui devient une femme, le regard du monde entier me le fait remarquer. Sauf toi petite saleté, tu me prends mes cigarettes, et tu me crache ta salive ignare dans la figure.
– Ça va je suis torchée.
– Je peux t’embrasser ?
Autour les discussions reprennent et elle m’embrasse longtemps, c’est bien…
– C’est Soizic ton prénom ?
– Ouais
– Tu es une vraie garce quand t’es pas contente.
– Elle est insupportable, je sais jamais où me mettre. Grogne Océane.
– Ils sont comment tes seins ? Dis-je les yeux dans son décolleté parfait.
– Tu veux savoir si c’est du plastique ? T’es tellement délicate j’adore !
– Ça se demande pas ?
– Tu me fatigues, tu veux toucher ?
– Oui.
– Quelle drôle de manière d’aborder les gens… Elle ouvre à demi son cache-cœur et prend ma main glacée qu’elle enveloppe à l’intérieur.
– C’est du vrai de vrai ! c’est pas du toc !
– Tu m’a pris pour qui la binoclarde ?
– Je peux rester comme ça ?
– Non faut pas déconner non plus on est en public là, puis t’es mignonne, mais t’es trop bourrée pour que je te ramène chez moi !

– C’est pas possible !!!
L’italien écarquille devant l’addition.
– Moi je vais pas payer ça ! il s’est trompé !
Le voilà hélant le serveur à pleins poumons, il arrive au petit trot.
– Nan, y a pas d’erreur, un spritz c’est un cocktail et les cocktails c’est huit euros.
– Tu déconnes ou quoi, ça coûte deux euros !
– Faut regarder les prix avant de boire hein ! c’est écrit en grand monsieur.
– Je veux voir le responsable.
L’autre repart en râlant, moi je lui arrache l’addition des mains à l’italien, trois cent euros.
– Bah t’es trop con je te l’avais dis en plus et tu m’a snobé, tiens vas y c’est bien f….
– Ta gueule la gamine !
Duchesse me tire vers elle, m’empêche de parler. Elle prend Océane par le bras:
– Bon tu prends ta morue de copine et vous déguerpissez très vite pendant qu’il vous voit pas ok ?
– T’es sure ? Elle demande.
– Vous êtes trop jeunes pour payer ses conneries, puis avec elle (elle me secoue un peu) Ça va mal finir.
– Merci. Murmure Océane qui se lève et me prend par le bras, je dodeline sur son épaule.
– C’était un plaisir, cassez vous !

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