Mamie Jacqueline affronte Mesrine

Jacqueline

Dans les années 70.
Papy Jean-Claude est à la tête d’un très mauvais journal qui se vend bien, j’en parlerai peut-être un jour.
Jean-Claude Kostoglotov dort à peu près quatre heures par nuit, il travaille, boit, mange, va aux putes… La grande vie parisienne.
Sa femme, ma grand mère, Jacqueline Kostoglotov, a quitté la capitale pour s’installer en Touraine dans une belle maison isolée, elle est venue là pour y être seule dans le silence, promener Golum, le berger allemand, faire du tir de précision, prendre des cours pour passer son permis de pilote d’avion, fumer ses Gitane et boire le whisky, puer la gnôle tranquille au coin du feu en faisant griller des châtaignes. Elle vit sereine dans ses propres débordements, Jean-Claude rentre le week-end.
C’est le moment où la période Mesrine bat son plein, on le traque, il s’échappe, la vie continue.
Jean-Claude, est un journaliste plein de mauvaises intentions, il a déjà de grandes poches d’arsouille à la place des paupières. Un jour il se met à cracher sa bile sur Jacques Mesrine dans un article assassin, ça fait le tour du pays, ça dans les mains du principal intéressé qui se fiche en rogne, feu de paille, missives, menaces « Kostoglotov t’es un homme mort !»… toute la virilité rancunière s’échauffe à Paris, Jean-Claude lui, s’appliquait à ne pas perdre la face et surtout à bien se planquer quand même.
Sans prévenir, venant crever le bubon, un gratte papier d’un autre journal et d’un bord politique plus fréquentable, publie un article des plus limpides qui donne l’adresse de mes grands parents en Touraine, noir sur blanc.
Mamie Jacqueline, peinard dans sa cambrousse, se réveille un matin avec des brigades de flics armés sur son coteau, beaucoup trop pour selon elle, alors elle se cloitre chez elle en espérant que ça leur passe. La voilà qui se met à boire toute seule dans sa grotte, postillonnant sur le Kostoglotov toujours caché à Paris depuis le combiné du téléphone. Tout le monde lui dit qu’il va débouler chez elle Mesrine, les amis, la famille, les journaux, pour l’étriper on en fait tout un foin. Ça raconte partout qu’on a déjà retrouvé un journaliste à moitié mort dans une champignonnière. Tout ça est un drame terrible, Paris téléphone toute la journée, sans interruption. Jacqueline qui n’en peut plus, fini par jeter le téléphone au chien.

La pluie tombe, c’est l’hiver, le gris du ciel, les arbres nus, Jacqueline toute seule dans sa maison glacée, finit les conserves et peste en s’ouvrant un doigt. C’est qu’elle s’en fout pas mal de Jacques Mesrine ou alors elle réalise pas très bien la gravité de la situation. Elle n’en a qu’après la volaille en uniforme perchée au dessus de son jardin.
Le matin du troisième jour de siège policier, Mme Kostoglotov sort de chez elle avec son beau vison, elle a ruminé toute la nuit en évitant de boire pour avoir l’air plus crédible. Clope au bec, laisse du chien dans une main et sa carabine dans l’autre, la voilà qui monte jusqu’en haut du coteau, et vient frapper du bout de son fusil sur le capot de la voiture du commissaire qui dort profondément, tandis que les sous-fifres se les gèlent à tour de rôle dehors.
– Ça ne va pas Madame Kostoglotov ? Il demande en extrayant sa panse de l’habitacle.
Ma grand-mère le regarde fixement jusqu’à ce qu’il retire son chapeau, il met quelques secondes à comprendre et se découvre.
– Ça ne va pas non, ils vont rester là encore combien de temps vos guignols?
– Bah le temps que vous serez en danger…
– C’est à dire ?
– Ben je sais pas faudra bien qu’on l’attrape un jour.
– Et bien vous n’êtes pas près de me foutre la paix ! il a qu’à venir le Mesrine, moi je l’attends, ça me pose pas de problèmes ! Elle agite sa carabine et le chien lâche un énorme pet.
Le commissaire ne veut surtout pas rire, il se gratte les cheveux.
– Madame, vous lui perceriez à peine le lobe des oreilles à Mesrine avec votre joujou, c’est pas sérieux tout ça rentrez chez vous.
– Donnez m’en un comme ça ! Elle montre l’arme à feu d’un grand benêt qui recule légèrement.
– Vous n’y pensez pas !!

C’est comme ça qu’on a confié un fusil à pompe à mamie Jacqueline qui  en était très fière, elle a regardé s’en aller le dispositif policier avec beaucoup de joie.
Campée sur ses deux jambes ou dans son fauteuil en cuir, elle se bourrait la gueule en attendant Mesrine. Légèrement paranoïaque mais déterminée à lui gicler toute sa viande, ma grand-mère épiait le moindre centimètre des murs et des arbres qui entouraient la maison, croyant voir un visage imbibé de pierre elle tirait par endroit, faisant exploser des morceaux de cailloux, ils venaient s’écraser dans les massifs, blanchir de craie le corps sans feuilles des rosiers.
Tout ça a duré quelques jours le temps de bien amocher le travail tout neuf et lisse du tailleur de pierre, elle sortait, gueulait un peu dans le jardin, tirait dans les airs et se rentrait au chaud, c’était presque une jolie routine, bien en place.

La bouteille de whisky presque vide est en équilibre sur un guéridon près du fauteuil, Dalida chante en sourdine sur les platines. Près du feu, Golum astique le combiné du téléphone qu’il mâchonne depuis quelques jours. Ma grand-mère tourbillonne, tourneboule dans la maison, ne quittant jamais son fusil à qui elle grommelle parfois quelques insanités.
Au bout de quelques semaines elle finit par le rendre au commissaire.
Les cendriers se remplissent et se vident, tout se transforme et Jacqueline Kostoglotov, elle, est toujours là à barboter dans son whisky, tout est resté pareil, elle n’a plus jamais rien fait d’autre qu’errer dans sa maison immense en essuyant les crises maniaques et les monologues intempestifs de son époux, ma grand mère s’est écroulée comme un mur de ruine, pliée, flétrie. Tout doucement son corps a gonflé, il a rougit d’alcool sous les jolies perles. Elle prenait son volume dans les vêtements éternels, dont les coutures ont sauté par endroits. Des tâches sur son visage et à l’endroit où on met du parfum s’enracinant, se multipliant
Mesrine n’est jamais venu, il est mort depuis longtemps d’ailleurs, le chien aussi, il a été remplacé par un autre.

2 Commentaires

  1. ça oui ça me fait rire , plus que tous les humoristes à la noix ,et cette fois oui je n’hésite pas à le dire haut et fort : j’en ai pleuré de rire !!!

    J'aime

  2. Chantal Fontaine · · Réponse

    Merci de m’avoir fait bien rire, après la matinée pourrie que je viens de passer. L’occasion de te dire bravo , pour tes dessins, pour tes textes et donc pour ces parenthèses joyeuses au milieu de ce monde de brutes.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :