Petites tortures faites à soi-même

concombre

 

« Je suis arrivée dans l’après-midi bleue d’un ciel profond et sale. »
Ça commence plutôt bien, c’est une belle première phrase qui claque et propulse. Comme un gros titre, ça marche du feu de dieu ! La suite est introuvable, impossible à comprendre, Word clignote tout doucement, j’appuie sur espace régulièrement et l’écran s’illumine, puis je le laisse s’éteindre à nouveau en me rongeant les ongles. Je roule une nouvelle cigarette.

La journée avait débuté sur un échec. Il pleuvait sur les quais de Seine, j’ai essayé de vendre des livres coûte que coûte et puis à quinze heures il a fallut se rendre à l’évidence, la pluie ne cesserait pas. Trempée jusqu’aux os, je séchais ce que je pouvais, sauvais la marchandise et fermais avec difficulté les grands auvents des boites, qui m’entrainaient un peu vers le ciel à cause du vent. Je me suis fais une frayeur les pieds hors sol, m’imaginant passer par dessus le parapet, et me suis appliquée à ne rien laisser transparaître de mon visage au clodo du coin qui m’observait en sirotant sa 86, goguenard.
Je me traînai comme une serpillère jusqu’au quai de la Tournelle où le grand cousin tenait bon. Il avait l’air de plutôt bien se porter au milieu du crachin venteux, les boites bringuebalaient dans un son de tôles au dessus de sa tête et il avait aménagé son gros cabas tordu dont il se servait comme d’un petit guéridon pour poser ses affaires, un livre, un café son tabac.
– Ça va princesse ?
Il roulait une cigarette avec du papier épais et blanc comme du canson.
– J’ai fermé j’en pouvais plus.
– T’as trop de tables et de chaises pour supporter la pluie, j’arrête pas de le dire à ta patronne !
– Je sais.
On a fumé en silence, écoutant la pluie éclater sur le bitume, par milliers de petits « clacs », quelques piétons hagards se précipitaient par endroits, on s’amusait à les voir courir, glisser, disparaître, comme des rats pris en faute.
– Ta mère veut te voir Soizic.
Je levais le nez vers les cartes postales Petit Prince, accrochées au fond des auvents, dégueulant de citations complètement stupides et niaises « c’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante », je n’ai jamais aimé cette histoire, j’ose le dire à personne. Et puis les phrases du bouquin fixées sur un bout de carton avec un petit carré pour le timbre poste, c’est à vomir.
– Soizic ?
– Quoi ?
– Elle m’a appelé.
– On s’est déjà vues chez toi, c’était super, non merci.
– Et si elle picole pas ?
– Ça franchement je demande à voir.
– Tu es d’accord ou pas ?
– Non !
– Tu ne demandes jamais ce qu’elle fait…
– Je m’en branle.
Il m’a regardée fixement pendant un petit moment, puis a craché un gros mollard noir par dessus le petit muret qui donne sur la Seine.
– Bon je te laisse réfléchir, si tu changes d’avis, tu m’appelles.
– Ok.

M’enfonçant dans le métro, je laissai loin derrière moi le gris du ciel. J’avais une idée en tête pour la suite de la journée. J’allais écrire, beau projet. Entre Cité et Gare du Nord, J’établissais le plan de redressement de mon après-midi presque foutue. D’abord j’allais descendre à Simplon pour m’acheter un truc bien gras à la boulangerie, ce serait un quelque chose au fromage, je m’imaginais, le gobant, assise sur mon lit, ça me réjouissait un peu, après j’écrirai, prendrai une douche, je me laverai les cheveux, mettrai de la crème au karité-miel, je boirai un thé. En écrivant. L’esprit clair. Écrire !
Sortie du métro je crevais la dalle et pensais aux quatre énormes saloperies que j’allais m’acheter, brillantes comme des soleils, collant de parts et d’autres, fourré au fromage, tarte au chèvre, cratères et bulles de cuissons… croque monsieur…
Pourtant je m’arrêtai devant la boulangerie sans oser y entrer. L’image d’une Soizic grasse comme une belle poule… je roulai une Pall Mall, décontenancée face à la réalité qui me sautait aux yeux, si je mangeais ça, à trente cinq ans j’aurai l’air d’une maison en ruine, d’un tas de matières indiscernables, étalées les unes sur les autres. Demain même ! Boum !
Je rebroussais chemin et me rendis au distributeur, une cloque, comme ma mère… avisant le supermarché G20, je m’efforçai d’envisager le rayon bio, les épinards, les croques soja, une pomme verte ! C’était ça qu’il me fallait, après je me sentirai bien ! Mon estomac, mes intestins diraient merci, ma peau me chérirait… etc.
Je m’imaginai à la place de la fille, dans les publicité pour la tisane ou le bien être, assise en tailleur ou le genoux relevé, pieds nus, porte un pantalon en lin crème, bleu ciel ou blanc, le haut est blanc, même matière, il flotte doucement sur la peau parfaitement lisse. Tout est lumineux autour de moi, je suis assise sur un futon, devant, une petite tablette en bois clair avec un joli livre d’images dessus. Je tiens une grande tasse aux contours arrondis, des deux mains pour bien montrer que ce qu’il y a à l’intérieur est précieux et chaud. Ma bouche s’approche, souriante et sereine du rebord en porcelaine.
Et les dix euros sortent de la tirette dans un bruit de cocotte minute, la machine ne veut pas me les donner, j’arrache à moitié le billet en râlant.
J’y suis allée au rayon bio du G20 mais voilà, je savais bien que j’avais pas envie de ça, que ça ne me réconforterai pas, j’ai même pas pu me forcer à les acheter, les steak soja, ils sont restés là dans leurs emballages vert-pomme et blancs, à renvoyer leur légumes rutilants sous la lumière d’un projos de photographe.
Mon croque monsieur, ma tarte au chèvre…
En rentrant chez moi, je suis passée devant la boulangerie, une fois, deux fois, puis j’ai continué mon chemin, furieuse et coupable. J’étais toujours trempée, y avait rien à manger dans mon frigo, il faisait froid… Je suis entrée chez l’épicier, en suis sortie avec deux paires de clubs sandwichs Grand jury et un pack de bière. Ça m’a couté bien plus de dix euros.
Arrivée dans ma chambre il était 17h, J’ai pris une douche rapide, ouvert une bière et dégommé mes deux paquets de sandwichs thon mayonnaise sans y penser.

Je roule des clopes en regardant mon ordinateur éteint, ouvrant une deuxième bouteille de bière, allez, j’en fume une dernière et je m’y mets.
« Je suis arrivée dans l’après-midi bleue d’un ciel profond et sale ». Le pack de bière vide git sur la table et j’ouvre la fenêtre en regardant cette phrase, la nuit a recouvert Paris.
Une vidéo de chat qui a peur d’un concombre, les billevesées machistes et anachroniques d’un groupe religieux sur Facebook genre : « ton cœur dans l’islam », le petit déjeuner au soleil de ma cousine Jasna qui est à la montagne trône à côté d’une paire d’écouteurs roses et d’un joli carnet sur lequel est posé un stylo, la table en mosaïque dessous est très jolie, 135 likes vas savoir…. Au dessus il est écrit « Holidays in Bourg-Madame ». Je rigole, holidays in Bourg-Madame… Quand les gens veulent écrire une partie de leur vie pas très glamour en français sur les réseaux sociaux, ils le font en anglais. Et moi je trouve qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule.
Je me rend bien compte de ma condition de personne frustrée qui ne peut pas écrire deux lignes quand les autres font du ski.
Mon ordi s’éteint, le câble est à l’autre de bout de la chambre, je m’allonge, je boirai bien un peu de vin.
– Allo ?
– C’est Soizic.
– Ça va princesse ?
– Ouais… on peut fixer un rendez-vous avec ma mère.

un commentaire

  1. HAAAA Soizic tu grossira bien plus avec ton pack de bière qu’avec un croc monsieur à la chèvre! J’adore celui la c’est un de tes meilleurs! Mais tu peux pas dire ça du petit prince vilaine fille!

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