Apprendre à respirer dans un sac plastique

L'homme au sac Low

J’ouvre les yeux et je ne peux pas respirer. L’air entre et se bloque quelque part avant le petit sursaut qui fait qu’on peut supporter son corps. Ça ne se fait plus chez moi, depuis plusieurs jours déjà. En dehors des couvertures, je suis sale, je me lave deux fois par jour, je suis toujours aussi sale. Il est dix heures du matin, et le ciel étend son bleu gigantesque à perpette depuis mon velux. À la poursuite de mon souffle, une main sur le ventre j’écoute les enfants qui hurlent, enfermés dans une cour de récréation grillagée.
Finalement je me lève, c’est journée libre.

Le Macbook est devant moi, mais j’ai les yeux sur le mur où il n’y a rien à part un petit cadre grisâtre que j’ai trouvé dans la rue. S’en évapore une drôle de croûte, le corps à l’intérieur s’excuse d’être là, il s’arque-boute vers le bas. C’est une femme qui danse, elle évite le regard du spectateur, dissimule sa sale gueule, son visage jaunissant dans les commissures, parsemé de méchantes couleurs. Qui a fait ça ? Qui a osé la faire flotter comme ça dans sa grosse robe en acrylique crade ? Elle me fait l’effet d’un miroir.
Ça me brûle au niveau du plexus, ça se répands dans la cage thoracique alors je me lève et puis me rassois presque tout de suite, en me tordant dans tous les sens pour que ça parte, mais c’est bien accroché, je baille quatre fois de suite, de l’air ! rien n’y fait.
Je devrais je devrais je devrais… ouvrir cet écran et me mettre sur la page blanche de Word. Commencer à taper des mots les uns après les autres, au début ça ferait des ribambelles, des grandes guirlandes de bal musette. A force de persévérance, ils se transformeraient les mots, en gros blocs noirs de lignes et de trous. Les trous dans le texte formeraient de longues veines dans les pages…
Je reste là à cuire dans mon jus, une clope au bec, la tétant comme on avale un biberon et ça pique entre mes côtes, je fais des pas dans mon appartement, il n’est pas possible d’en faire plus de quatre, mais au moins, on peut marcher.
J’avais pris quelques jours de congés pour écrire et il ne s’est rien passé, j’ai épousseté, lavé, survolé des articles sans jamais les lire en entier, fais des tests complètement débiles, regardé des tutos sur le chignon alors que je sais très bien que je ne me coifferai jamais, passé un après-midi avec toutes les vidéos de Solange te parle. Le soir quand je respirais vraiment plus je suis allée siffler des bières avec les copains en pensant que ça me soulagerait. Alors qu’il m’aurait suffit d’écrire des articles, de les poster sur mon blog, puis sur Facebook, presque personne ne les aurait lus mais ça je m’en fous, le but dans tout ça, c’est de poster, si je poste, je respire.
C’est mon dernier jour de congé, demain je retournerai sur les quais sans avoir rien fais. De l’air ! arrêter de suffoquer comme une truie malade, juste cinq petites minutes.
J’ai récuré, lavé, brossé, mon appartement est propre et je suis sans-dessus dessous. Je sors.

Je m’installe au café, sur la petite place avant Jules Joffrin, « plocploc plocploc » je compte, l’indexe appuyé sur mon pouls, « plocploc » je chuchote. Les passants sont bleu, roses, verts… trainent des caddies d’où dépassent quelques poireaux derrière eux, entrent et sortent des halles aux légumes, bavent devant les poulets rôtis en broche, leurs pommes dauphines énormes et rutilantes. C’est nul ce que j’écris ? « plocploc » Est-ce que je me ridiculise ? « plocploc plocploc » mon cœur accélère, le serveur passe devant moi deux fois de suite et je suis transparente, ça ne m’agace pas, surtout pas. Se concentrer sur les choses futiles.
Je tire une feuille du paquet, bleu le paquet, ciel, et puis toc, un filtre en bouche, faut pas l’humecter surtout, là entre les lèvres, délicatement, qu’il ne reste pas collé parce qu’après ça peut vous arracher la peau, si si je vous jure. Extraire le tabac du paquet, rouge le paquet, toujours, s’il est jaune c’est qu’il n’y a plus d’argent, si le tabac est tout blond et que la prise en main n’est pas bonne, c’est que le paquet ne m’appartient pas… Les filandres dans la feuille, bien étalées comme il faut, pas jusqu’au bout mais presque, j’aime pas quand ça dépasse. Et puis après j’enveloppe à coups de langue.
– Ben dis donc elle est minutieuse hein !
Le serveur qui a l’âge de mon papy me toise, son plateau dans les mains, je lui souris, lui pas du tout.
– Elle veut quoi ? Il grogne.
– Un noisette allongé.
– Ok miss. Et le voilà parti.
Sur le chemin, je vois son ventre qui se libère d’un bouton de la chemise et vient pendre nonchalamment par dessus le jean. Ce ventre me dit : j’aime la bière et la barbaque ! Il s’exclame et frétille au rythme des pas de son bienheureux propriétaire, veinard. Je sors le cahier à spirales et le met devant moi tout en sachant qu’il ne s’y passera pas grand chose. Faut faire des mots Soizic, des mots qui seront de l’argent plus tard, faire ces mots minables en attendant que ça m’arrive. « plocploc ».
Les deux bonnes femmes assises à la table à coté sont des habituées, elles me font des sourires polis : toi aussi tu es une habituée maintenant, disent les bouches sans jamais s’ouvrir, tu es venue suffisamment de fois pour qu’on t’accepte, dorénavant tu recevras les rituels du respect au café, petits sourires et signes de tête. Le stylo est au dessus du cahier maintenant, je le rebouche.
Il y a un bonhomme à une table un peu plus loin en face, il porte un sac en plastique blanc serré contre lui, parfois il me regarde, je vois ces lèvres bouger, il est un peu gras, et chauve par endroits, ne boit rien du tout, ne mange pas non plus. Il se lève et s’en va, je l’oublie presque tout de suite.
« plocploc » j’ai la nausée, le moindre prétexte, la moindre petite miette de pain en trop dans mon estomac m’empêche d’écrire, on est pas dupe, on sait ce qui m’arrive, je suis bloquée, je suis fainéante, une peureuse qui se laisse aller dans le pathétique à la moindre petite contrariété. Je suis dans cet état depuis que j’ai demandé du travail à des journaux puis que personne m’a répondu, je m’étais imaginé qu’on m’accueillerai bien quelque part, que j’allais devenir une vraie personne maintenant, tout de suite. Depuis, plus de textes, plus rien, trop fragile.
D’un seul coup, le type au sac plastique revient et s’assoit à ma table, il tremble, mais a l’air content, je me demande quel médicament le fait chevroter comme ça. Les bonnes femmes enlisées sur leurs chaises à côté me font des petits coups d’œil compatissants et un peu inquiets. Je les ignore, des étriquées. Il mâchonne un truc qui n’existe pas, renifle de temps en temps, moi je continue d’observer la rue tout en le garant bien dans mon cadre, il me sourie et parle tout seul, ça dure longtemps. Des Marlboro rouges passent les unes après les autres dans sa bouche, sans jamais s‘arrêter d’être toutes blanches, de se désintégrer dans la grisaille, une série de meurtre. Je respire un peu mieux, ça ne s’arrête jamais, il allume la suivante avec le reste de la précédente, jusqu’au filtre, à la moelle, pas de gaspillage.
Le sac en plastique est précieux, il le serre entre ses doigts boudinés et je m’applique à ne pas mettre mes yeux dessus parce que je sens que ça pourrait le gêner. Alors je l’écoute vivre et murmurer dans un endroit qui est loin. Des rides de clopes et de traitements à l’huile de piles le sillonnent, il en est traversé de toutes parts, « plocploc » le cœur ralenti sa course, il bat tout doucement. Il sera toujours moins fou que les autres.
Les deux commères à côté mettent en place une chorégraphie indiscrète de bruits de bouches, un système de code par mouvements d’oreilles vers le serveur. Elles veulent me sauver, me sortir de là, qu’on s’en débarrasse, j’aimerais bien les clouer à leur table, coller à la glue leurs paupières pour toujours.
L’autre sort une bouteille de coca de son sac plastique et la remet bien droite, il pose le sac sur la table, puis sur ses genoux, puis par terre, il fait attention au moindre de mes gestes, on s’épie l’un l’autre et je n’ai plus mal. Ses doigts mélancoliques s’entortillent les uns dans les autres avec lenteur. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce qu’ils vous on fait ? Qu’est-ce qu’il peut construire avec sa tête en vrac ? Et moi est-ce que je peux construire ? Est-ce que tout ça va m’arriver un jour ?
– Monsieur !
La voix grasse du serveur vient de derrière moi, je sursaute et l’autre en face récupère fissa son sac plastique qu’il serre de toutes ses forces contre son cœur.
– Monsieur il va falloir s’en aller maintenant !
Je reste immobile et il sautille sur sa chaise hésitant, voulant entrer dans le sol.
– Allez, allez ! lance le serveur qui s’avance vers lui. Vous dérangez la demoiselle ça ne se fait pas, on s’en va maintenant monsieur !
Il me jette un grand regard trahi, s’échappe en quelques toutes petites secondes et disparaît au coin de la rue, ses yeux restent sur moi, ils me brûlent.
– Désolé pour le dérangement mademoiselle hein ! me lance le serveur, vous allez être tranquille maintenant !
– Je vous ai rien demandé !
– Pardon ?
– Je ne vous ai rien demandé !!
– Ah ben si vous le prenez comme ça…
Et il s’en va poser brutalement son plateau sur le bar dans un bruit de ferraille, disparaît dans les cuisines.
Les deux mégères sordides tentent un sourire vers moi et je les envoie chier et retire mes lunettes, laissant apparaître des yeux énormes, mon strabisme leur saute à la figure, quand je les remet sur mon nez, je suis sortie du cercle des gens à qui on peut faire des petits signes au café. Je voudrais profiter méchamment de leur déconfiture, l’une le nez dans sa tasse et l’autre, condamnée à triturer ses cheveux filasses. Mais mon rire s’écrase quelque part à l’intérieur et je suffoque à nouveau. Elles s’attendent à ce que je m’en aille alors je recommande un café, une énorme bulle pousse dans mes poumons, elle ne s’arrête jamais de gonfler, c’est infect. Je déteste l’idée que ces gens là existent, je déteste l’idée qu’ils puissent ne pas m’aimer. Comme c’est intenable je m’affale sur ma chaise et me met à les regarder fixement jusqu’à ce qu’elles se décident à changer de place. Elles prennent leurs petits manteaux à boudins et vont s’installer à l’autre bout de la terrasse. En toute discrétion.
Je suffoque, je hoquète et je fais des mots sur un cahier à spirales, des paragraphes d’homme au sac plastique. Comme si je le dessinais.

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