Zonebbu et le mannequin russe

Les mots Low

Un type complètement saoul s’écrase sur moi dans le métro, il a dans la tête l’idée de m’inviter quelque part.
Je lui file une gifle à faire décoller sa truffe du petit amas de poils qui lui sert de visage. Même après ça il a toujours pas les idées en place, je crois même que c’est pire, ça lui donne des idées de violence supplémentaire à mon encontre, je lui crache dessus et le sème sans encombres à la station République, le laissant m’invectiver, trébucher sous le regard faussement absent des autres voyageurs.
Pas loin du Louvre, je marche et tremble encore un peu, en me demandant si j’ai pas été trop réactive. Zonebbu m’a donné rendez-vous dans un café rutilant, j’arrive en retard, il râle déjà.
– Je me suis fait agresser dans le métro…
– Ah bon ? (inquiétude) On vous a frappée ??
– Non c’était une agression verbale.
– Ah…
Il a l’air soulagé, sirote un peu son champagne pendant que je m’installe, s’étire longuement.
– Vous avez mauvaise mine Zonebbu.
– Vous prenez quoi ?
– C’est vous qui payez ?
– Non !
– Un café.
– Soizic vous êtes encore fauchée !! ça va prenez ce que vous voulez c’est pour moi.
– Du champagne alors.
– Saleté !
Il grogne et dodeline lentement sur son fauteuil, son visage est tout à fait grisâtre aujourd’hui, on dirait un bout de papier, pourtant il fait beau.
– Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ?
– J’ai caressé un escalier.
– … ?
– Toute la nuit, enfin une bonne partie.
– … Et pourquoi ?
– On m’a fait prendre des trucs.
Il allume une de ces cigarettes, les Dunhill Rouges, du luxe ça aussi, il se replie sur lui même, prostré, flou dans ses vêtements, on dirait Houellebecq, les dents en plus. J’attends la suite de l’histoire et Zonebbu tire une bouffée, gonfle les lèvres puis recrache lentement, m’observe avec un air de comédien malheureux. Le serveur jette un regard très appuyé à mes baskets pourries, alors je claque des doigts en direction de la table et il me sert sous le rire étouffé de Zonebbu, il n’a pas le choix. En le voyant qui s’en retourne plateau ballant, on rigole un peu et ça se tasse.
– Bon mais vous allez me raconter ce qui vous est arrivé ? Je demande.
– Ouais, d’accord, et bien je peux vous dire que c’est autre chose que votre agression verbale dans le métro. Il y a cette femme, Tanya, c’est une russe, vous savez comment elles sont ?
– Non.
– Bah elles veulent tout un tas de choses qu’il faut savoir leur offrir de la bonne manière… c’est toujours un peu complexe qu’il s’agisse de les faire manger ou de les habiller. Et moi vous savez, j’ai un penchant pour les mannequins russes, en fait maintenant, je crois que je n’aime plus que ça.
– Ah ?
– Oui, vraiment, l’élégance, l’extravagance, la petite dose de vulgarité, mais pas trop hein, presque imperceptible… Tanya je l’ai rencontrée à Saint Germain des près il y a deux semaines, c’était chez des amis, quand j’ai vu ces jambes, j’ai su qu’il me la fallait vous comprenez ??
Je bois d’un trait mon verre et m’en ressers un autre, tout de suite.
– Bref, j’y ai mis tout mon fric, on est allés partout, je lui ai fais faire le tour de Paris en grande pompe, je l’ai couverte de tout ce qu’il fallait, on a bu, on a mangé Soizic, des trucs que vous ne pourrez sans doute jamais vous mettre sous la dent. Désolé hein !
– Je vous en prie.
– J’ai même un copain qui nous a fait visiter les endroits fermés au public de l’académie française la nuit c’était sublime ! un emplois du temps de sultan, tout était parfait, j’étais le roi de la capitale. Dites vous qu’elle m’a quand même fait dormir pendant tout ce temps dans la chambre d’amis de son hôtel particulier la saloperie ! au milieu des loups ! oui elle a des loups ne me regardez pas comme ça. Je peux vous dire que j’ai pas fermé l’œil, une fois que la chambre était bouclée j’osais plus sortir jusqu’au matin, heureusement qu’il y avait des toilettes. Le pire dans tout ça c’est que j’avais aucun moyen de faire irruption dans sa chambre, comme on faisait dans le temps, j’étais fou !
Et puis avant-hier on est sortis avec des connaissances à moi, des amis de chez Pathé, la grande classe ! et bien non, figurez vous que Tanya elle s’ennuyait. Elle l’a bien fait sentir à tout le monde, puis les lumières du club étaient trop fortes pour ses yeux bleu, si vous voyiez les yeux qu’elle a ! D’un seul coup elle se lève au milieu de tout le monde et elle me dit haut et fort : « Zonebbu, je suis lasse de cet endroit, je m’ennuie avec ces gens ! ». J’ai eu un petit moment de gène vis à vis des copains qui n’avaient pas l’air très contents..
– Ça alors…
– Oui hein c’est ce que je pense aussi, ils sont gonflés, c’est une femme qui dit tout ce qu’elle pense, la sincérité pure. Moi j’avais peur que tout ce que j’avais mis en place pendant deux semaines ne s’écroule, j’ai pas hésité une seconde, on a décanillé direct elle et moi. La voiture était décapotée sur la route scintillante des Champs-Elysées, on roulait pleins gaz vers l’arc de Triomphe, je regardais ses cheveux qui volaient dans la nuit, c’est vrai qu’on avait déjà trop bu. À un moment je m’arrête à un feu rouge et elle m’ordonne de me mettre sur le bas côté… et là vous n’y croirez pas ! la voilà qui trouve tout ça vraiment magnifique, toute émerveillée, elle détache sa ceinture, s’envole de son siège et avant que j’ai le temps de dire ouf, elle était sur moi, à faire des va et vient sur mon costume. J’étais comme un con. Au début je pensais aux gens dans les voitures à côté qui nous jetaient des regards interloqués, puis finalement, pensez vous, ça faisait longtemps que j’attendais, j’étais piégé. Au moment ou elle a rejeté la tête en arrière, en exhibant son cou sublime, j’ai eu cette envie délicieuse de l’étrangler, alors j’ai tout oublié, je me suis envolé aussi, y avait plus rien autour, que l’arc de Triomphe dressé dans le ciel et pas de pantalon. Elle poussait des petits gémissements qui ressemblaient au chant des fées dans la forêt… Je peux vous dire que j’ai pas duré longtemps vous imaginez ?
– J’essaie.
– Du coup après quand elle a reprit sa place, elle était un peu froide, un peu déçue sans doute. Elle m’a dit qu’on allait à une soirée chez des amis à elle. Moi j’étais pas très fier donc j’ai pas discuté, je voulais tout faire pour qu’elle soit contente et qu’elle me pardonne. Non parce que je voulais pas qu’elle croit que je suis du genre en avance, dans l’acte… enfin vous voyez quoi je sais plus comment on dit…
– Précoce.
– Ah vous connaissez ce phénomène ?
– Mais non ! Je suis un personnage asexué, comme Tintin, qu’est-ce que vous croyez !
Il me regarde l’œil torve, un petit sourire que j’aime pas en haut des lèvres.
– Bref, dit il, je continue. Nous arrivons dans un atelier d’artiste à Montmartre, un truc énorme, y avait bien une cinquantaine de personnes là dedans, des gens que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Abraham.
– Adam !!
– Oui oh ça va hein ! Bon, ça faisait même pas cinq minutes qu’on y était, « clac » elle avait disparu, profitant du moment où je me faisais servir un bloody Mary. J’étais perdu avec mon verre à la main, autour de moi, ça se câlinait avec voracité, j’avais de la peine à passer entre ceux par terre et ceux assis sur des poutres en suspensions, c’était vraiment un endroit bizarre. J’ai fulminé contre un mur tout seul une bonne trentaine de minutes, persuadé que j’avais perdu mon gibier. C’est là que je vous ai appelée… pourquoi vous m’avez pas répondu ??
– Il était deux heures du matin.
– Et alors ?
– votre gibier ?
Je me retourne violemment sur ma chaise et commence à rouler une cigarette pendant qu’il me regarde avec insistance.
– Continuez ! Je râle.
– Mouais. Donc elle se pointe au bout de trente minutes avec des machins à se mettre sous la langue ou je ne sais quoi et un suédois sous le bras. Moi je suis de la vieille école j’y connais rien à ces trucs là, mais je sentais bien que j’étais sur la sellette et que si j’en prenais pas c’était foutu, donc j’ai pas réfléchi. Je sais que la drogue c’est mal et tout, mais bon. Après elle a voulu qu’on aille voir le Sacré-Cœur, parce que c’est super les effets dans la rue soit disant. Quand je me suis rendu compte qu’elle gardait son suédois pour descendre j’ai commencé à tiquer, mais à tiquer mollement parce que je décollais grave. En plus il lui foutait ses mains partout à Tanya, mais elle m’a rassuré, elle m’a dit qu’on était dans un endroit de Paris qui avait d’autres codes que ceux dont j’ai l’habitude et qu’il fallait juste que je les apprenne. On a donc marché sereins tous les trois.
C’est vrai que les rues, la pierre, c’était pas comme d’habitude, tout dans la ville brillait sous la lune bleue d’une manière particulière, moi j’avançais sur cette merveille de Montmartre c’était presque trop. Je sentais que les pierres me regardaient, elles me contemplaient de tous leurs yeux éperdus. Tanya ne voyait pas ces choses là, elle me tenait juste par la main, comme si je n’étais rien, le suédois rigolait et ça m’énervait beaucoup, je comprenais pas pourquoi moi j’étais à part. Je ne captais que le langage des particules de sable enfouies dans le ciment, des millénaires de montagne, de pluies et de cyclones sous mes pieds. La mémoire du monde sous chacun de mes pas… Je m’égare ?
– … non…
– Si si je le vois dans votre regard vous avez l’air de vous emmerder, j’abrège. Je marchais je marchais, et puis à un moment je l’ai vu… Il était tout habillé de jaune, enveloppé d’une rangée de lampadaires à la mode ancienne, tous courbés vers lui, avec grâce, ils l’entouraient de silence, de respect… c’est vraiment comme ça que je le voyais moi, je crois que j’étais très haut perché. Je me suis approché de lui sans faire de bruit, sur la pointe des pieds, de peur de le déranger, il n’y avait pas dans ce corps, une seule marche qui ressemble à l’autre. Une richesse, une variété d’angles que je n’avais jamais vu nulle part, des secrets plein les rampes. Lorsque Tanya s’est mise à vouloir lui grimper dessus, j’ai vu rouge, j’étais dans un état ! j’ai voulu l’empêcher mais elle ne comprenait rien cette idiote, elle m’a rejeté violemment, alors je lui ai crié dessus, je lui ai dis des horreur, du genre que je l’avais achetée, qu’il fallait qu’elle m’obéisse, qu’elle était une bien trop petite chose pour violer une créature aussi profonde que cet escalier, je lui ai fais comprendre qu’à côté de lui, elle n’était qu’un bel objet rien de plus… la vérité au fond… les femmes.
Je tousse lourdement et longtemps pour l’emmerder, il est obligé d’attendre.
– … Bon je crois qu’elle m’a claqué le beignet mais je suis plus très sûr, en tout cas elle s’est barrée avec le suédois pendant que je m’agenouillais devant le grand escalier de Montmartre. Entre lui et moi, il se passait un déluge de choses. Au moment ou je posais ma main sur lui, j’accédais au sens profond de la vie, ça a duré des heures comme ça, je caressais, il murmurait, j’ai même vu le jour se lever tout doucement, venir inonder ce redoutable tas de caillasses, ça me faisait le même effet que quand on retire ses vêtements à une femme… à un moment je suis endormi.
Quand j’ai ouvert les yeux, il faisait grand jour et j’étais affalé sur un escalier dans la rue, enjambé de toutes parts par un groupe de japonais peureux… me souvenais plus de rien. Après j’ai crapahuté je sais pas combien de temps pour retrouver ma voiture dans laquelle j’ai dormi une bonne partie de la journée. Un peu plus tard, dans un snack, je me suis rendu compte que tous mes efforts diplomatiques et financiers pour obtenir cette pute russe, avait étés anéantis par l’apparition de cet escalier, là je peux vous dire que j’étais mal…

Zonebbu écrase sa cigarette et en sort une autre immédiatement, Je lève la bouteille de champagne, la fait tourner un peu au soleil, elle est vide.
– Vous voulez encore du Champagne Soizic ?
– Non merci, je pense que je vais y aller.
– Ah bon ? Il se décompose complètement.
– Je suis invitée à manger un couscous chez les copines à Gambetta.
– Je peux pas venir avec vous ? Je me sens pas très bien, ça me ferait plaisir qu’elles s’occupent de moi vos copines…
– Vous êtes un porc Zonebbu, vous méprisez les femmes, vous dites que vous les aimez ? Vous êtes fasciné ? La vérité, vous les avez en horreur ! Je m’en vais !
Il se gonfle comme un ballon de baudruche, moi je me lève aussi sec.
– Je vous offre du champagne et c’est comme ça que vous me remerciez ??
– Vous me dégoutez !! je gueule, vous êtes un vieux dégueulasse ! un crétin ! Comme les autres, tiens, pas mieux !
Les gens autour commencent à se retourner, moi je prends mon sac et le laisse en plan, je rigole nerveusement en m’éloignant. Je l’entends crier derrière moi :
– Vous êtes pas mieux Soizic Kostoglotov ! vous, vous êtes folle ! Vous détestez les hommes ! plus ça va, plus vous les détestez !
Je descends dans le métro sans pouvoir m’arrêter de rire, j’en ai presque des larmes qui montent, c’est vrai que je commence à les détester, une sale rancune que j’aime pas et qui me fait peur.

un commentaire

  1. ah! la vie parisienne …!

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