Les amis plus vieux que toi

Boite Low

– Alors t’es partie en week-end avec tes nouveaux parents ?
– Ce sont des amis.
– Ouais… Jasna tire sur sa cigarette, ils ont quel âge déjà ?
– Je le jette le Barbara Cartland ?
– Oh là oui ! Ou alors on le brade ?
– Tu tiens pas beaucoup à ta réputation.
– T’as raison fiche moi ça en l’air.
Les pollens volent et nous envahissent de leur haleine gluante, Jasna fait de grands gestes pour s’en débarrasser, mais ils lui collent aux doigts, font des petites tâches sur sa cigarette, elle râle et l’écrase par terre.
– Non mais sérieux Soizic ils ont l’âge de ta mère.
– Et alors ?
– C’est un peu bizarre non ?
– Non.
– Et tu t’es pas ennuyée toute seule avec eux ?
– Pas plus qu’en ta compagnie.
Elle fait une moue vexée et plonge la tête sous les auvents des boites, moi je me mouche pour la quinzième fois de la matinée, j’ai les yeux qui purulent derrière de larges lunettes de soleil.
Elle m’emmerde. Moi je ne rêve que de pouvoir foutre mes doigts bien profond dans ma gorge, gratter jusqu’au sang les cavités internes qui me démangent à m’en taper la tête contre les murs, et elle m’emmerde.
On s’est levées à six heures avec Jasna pour faire un grand nettoyage de printemps dans les boites avant que les touristes ne rendent le trottoir impraticable. On a une collection de deux mille livres et un an de bazar à trier.
– C’est quoi ça ? Elle me met sous le nez une collection de Marie-Claire spécial cuisine, j’avais complètement oublié.
– C’est à Maurice ! il les a oubliés l’autre jour…
– Il lit des Marie-Claire ton fou ??
– Et Mickey Parade aussi.
Jasna sort les livres des boites un par un puis les remet, on aura jamais fini
– Il est vraiment frappé.
– C’est très bien Mickey parade ! J’éternue violemment.
– Bon et ça c’est quoi ?
– Des pastilles Vichy.
– Qu’est-ce que ça fout là ?
– C’est un cadeau qu’on m’a fait.
– La classe… tu collectionnes les grabataires ?
Je lui dit que je vais chercher du café, et disparaît fissa de l’autre coté du boulevard, j’entre dans la brasserie, ça crie dans tous les sens, ça récure, ça nettoie, le barman se tient plus ou moins debout, rouge comme une tomate, les yeux en petites fentes abimées.
– T’as fais quoi hier soir ? Je lui demande.
– J’ai dormi dans un carton.
Je rigole pendant qu’il prépare le noisette allongé et le café allongé, je n’ai même plus besoin de commander.
– Hé Soizic, il dit en posant les cafés sur le comptoir, tu veux toujours pas boire un verre avec moi un de ces soirs ?
– Non, tu vas me demander tous les jours ?
Il entortille un torchon autour de son bras, m’observe en souriant bêtement.
– Bah ouais.
Je fais face à Notre-Dame en sortant, Jasna est toujours en train d’extraire et remettre les choses tout doucement, ça fait une heure qu’on est là, elle en est à la moitié du premier quart de la première boite.
On se rallume une clope, elle me regarde avec insistance pendant un moment, moi je me retourne vers la Seine.
– Non mais c’est vrai Soizic, t’as des amis de ton âge ?
– Oui !!
– A part Océane ?
– …
– C’est un vrai problème, il t’en faut des gens de ta génération tu sais c’est plus sain…
– Bah ça se présente pas, ça se présente pas c’est tout.
– Tu y mets pas du tien aussi, le petit barman là ! ça fait une plombe qu’il te court après, tu pourrais pas le voir ?
– Je m’en fous moi, il veut me sauter c’est tout.
– Bah t’es une nana intéressante non ? Tu pourrais t’en faire un pote aussi !
– Ils s’en foutent, quand ils se rendent compte que tu veux pas baiser, ils te parlent plus.
-T’exagères ! mais tu peux pas t’enfermer comme ça et trainer avec des vieux toute ta vie, franchement je trouve que tu as des rapports malsains avec l’autre hystérique là, Zonebbu, il prend quoi lui ? t’as vu la gueule qu’il a, il est chauve et boursouflé à quarante cinq ans, il arrive il sourit, deux secondes après il pleure, c’est n’importe quoi… Moi je dis ça pour ton bien tu sais.
– Mais je t’en foutrais moi pour ton bien ! Je fais tache dans les soirées moi, contrairement à toi beauté ! et puis tu fais n’importe quoi avec ton rangement tu sais, c’est pas comme ça qu’il faut faire hein ! Moi je me souviens le ménage de printemps chez mes grands parents, la femme de ménage elle s’appelait Patricia tu vois, c’était une grande gaillarde, une ancienne matonne de prison, bah elle nous fichait tous dehors les trois Kostoglotov, le Chien Kostoglotov, les meubles Kostoglotov, les tapis les bibliothèques les vêtements, les casseroles, les fauteuils Chesterfield, les pots de fleurs, le whisky, tout y passait, on se retrouvait dans le jardin qu’il pleuve ou qu’il vente avec le contenu de la maison sur les bras. Et là elle nettoyait tout d’un coup Clac, une tornade la Patricia. Moi j’en ai marre, là tu fais millimètre par millimètre on va jamais s’en sortir, alors tu sais ce qu’on va faire ? Tu vas retirer tes breloques de créateur à la con que t’as autour des poignets, on va mettre nos jolies bâches par terre et on va tout vider d’un coup tout de suite !
J’éternue encore, et crache un gros molard de pollen dans mon kleenex. Jasna me regarde fixement, elle a les mêmes grand yeux marron que moi et un rictus de jevaistepéterlesdentsmorveuse je recule un peu instinctivement mais finalement elle respire longuement s’étire au soleil :
– Une femme de ménage… Bah écoute la châtelaine, ça me paraît pas trop con tout ça, on va faire comme t’as dis, c’est épatant, allez sors moi les bâches.
Je m’exécute tout de suite avec une boule légère dans le ventre, j’étale tout par terre sans un pli et on commence à tout déballer en silence, les tours Eiffel les cartes postales, les livres, les Paris Match, Jasna grogne en jetant à la poubelle la multitude de cadeaux plus ou moins périmés des différents clodos du coin, en les jetant elle dit : « cadeau de Soizic cadeau de Soizic, Heuaaaark… Cadeau de Soizic… », moi je fais comme si j’existais plus. Au bout d’un moment elle se redresse.
– Soizic ?
– Oui ?
– C’est moi le boss.
– Oui.
– T’es sure que t’as bien compris ?
– Oui.
– J’avais un doute. Ce serait bien que tu puisses continuer à payer ton loyer avec un job que t’aime bien.
– Oui…
– On est cousines mais ça veut pas dire que tu peux prendre tes aises non plus avec moi, tu peux donner des idées calmement aussi, ok ?
– Oui.
– Oui qui ?
– Oui chef. Je marmonne.

À un moment je m’arrête de ranger pour l’observer un peu, la fleur dans ses cheveux pendouille un peu sur le côté, quand elle prend un livre dans ses mains elle le renifle, l’ouvre et met son nez dedans le temps d’une seconde, puis le repose avec plus ou moins de satisfaction, son visage change d’expression à chaque fois mais j’ai l’impression qu’elle ne s’en rend pas du tout compte, elle fait ça de la même façon qu’elle enchaine les cigarettes, c’est intégré au rythme naturel de son métabolisme.
Moi je rumine, j’ai bien envie de réchauffer l’atmosphère, mais je sais pas trop par quel bout faut commencer…
– C’est juste que j’aime pas trop qu’on critique mes potes et je vois pas pourquoi on est obligé de sélectionner une tranche d’âge chez les gens avant de leur adresser la parole, j’étouffe moi, on se range par classes sociales, par ethnies, par générations, par orientations sexuelles, ceux à gauche, ceux à droite… les domaines d’activités professionnelles, tout est réparti à des endroits précis, je me sens pas bien là dedans, j’ai pas envie de vivre comme ça, quand je vois quelqu’un je vois pas un vieux ni un connard de droite, je vois quelqu’un point barre, je lui parle comme j’ai envie.
– Tu passes de la furie à Winnie l’ourson « je suis un gros cliché d’utopiste et j’aime les fleurs» c’est n’importe quoi t’es pas crédible.
– Bah un peu quand même…
– C’est bien que tu puisses parler aux gens comme ça, mais t’es comme tout le monde tu sais, tu portes un jugement sur les gens faut pas se leurrer, t’es un peu conne aussi, on l’est tous.

À la fin de la journée, je suis retournée au Panis pour payer ma note, le barman aux joues rouge encaisse.
– Je veux bien aller boire un verre finalement, je lui dis.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :