Les morceaux de verre

Soizic Morceaux de verre Low

– Mais alors pourquoi t’as passé quatre heures avec moi au restau ?
Merde, merde, merde, je suis plus très droite dans mes chaussures, j’aimerais bien m’enterrer, me couler dans le béton de la ville.
– Ben heu… je sais pas moi ! parce que t’es une personne très intéressante, on a pas arrêté de parler aussi, puis on s’entend bien…
– Je ne te crois pas, tu ne passes pas autant de temps avec moi si tu n’es pas un minimum intéressée.
La nuit ocre envahit mes poumons, j’écoute le « floc, floc » de mes pieds sur le trottoir encore humide. Il fait une vraiment drôle de tête, il n’a pas l’air content du tout, j’attends qu’il se fâche ou qu’il me dise des insanités pour pouvoir lui foutre une mandale et partir en courant, ce serait quand même beaucoup plus pratique. Mais il n’en est rien, nous marchons dans Chatelet. Il est plus de minuit, je me rends compte qu’il est simplement triste, ça creuse un trou dans mes côtes, une méprise, un affreux malentendu, c’est que je suis fragile moi, je me sens facilement stupide.
– Mais tu t’es fais chier avec moi ?
– Non Soizic, je te dis que j’ai flashé sur toi, tu me plais, c’est tout.
– Ah bon…
– Pourquoi je t’ai invitée au restaurant à ton avis ?
– Pour discuter ?
– Pour te connaître !
– Ouais voilà.
On traverse le boulevard Sébastopol, le métro n’est plus très loin maintenant. Moi je suis crevée, j’ai trop bu pour que la réalité soit assez proche de moi, il a l’air saoul aussi.
– Mais du coup ça veut dire qu’on va pas se revoir ?
– Si, il me répond, on peut se revoir.
– Je peux t’inviter au cinéma ?
– Oui, avec plaisir.
Il s’arrête :
– Tu veux toujours pas me dire pourquoi tu déteste les hommes ?
– Je ne les déteste pas.
– Arrête ça transpire de partout dans ton blog !
Quand on se sépare, chacun d’un côté de la ligne quatre, je sais bien que je ne le reverrai pas celui là, je me sens terriblement coupable. Quand j’arrive devant mon lavabo, j’ai une tête de rat écrasé. Je m’étale de tout mon long, la tête vers le ciel qu’on voit de mon lit grâce à un grand velux, et m’endors aussi sec, toute habillée.

Philomène me toise du haut de son canapé, je suis étalée par terre sur le tapis du salon à Gambetta. Elle fait la tête qu’elle fait toujours quand elle va balancer un truc pas agréable, le menton haut, les sourcils relevés, lèvre supérieure légèrement haute, ce qu’il faut pour que les mots se détachent facilement. A côté d’elle, Coco m’observe les yeux légèrement écarquillés. On vient de dégommer un pot d’houmous et des olives ramenées de Grèce, même qu’en France elles ont jamais ce gout là, vas savoir, c’est comme les noix de coco…
– Tu savais pertinemment que tu lui plaisais Soizic, ça faisait bien plaisir à ton égo c’est tout !
– Mais non ! Je me lève, est-ce que quelqu’un veut une bière ?
– Reste là ! j’ai pas fini ! Un homme t’invite au restaurant, et toi tu t’es pas dis qu’il en avait après toi ? C’est un peu la norme pourtant, ça t’as plus de séduire quelqu’un c’est tout, ça te faisais plaisir non ? T’es grande, tu sais comment ça se passe !
– Bah peut être pas tant que ça…
Coco revient avec les bières et fais sauter les capsules.
– On va peut être pas aller jusqu’à dire que ça te faisais plaisir, mais tu t’en doutais un petit peu quand même non ? Elle dit.
– Non.
– Tu y avais pas pensé ?
– Non.
– Un tout petit peu ? jure le.
– Je le jure !
– Crache !
– Ok ça m’étais venu à l’esprit…
– Ahhhh !!!!! Tu vois !!! Tu vois comment elle est ! Philomène rigole en se renversant sur les coussins et s’allume une cigarette, l’air victorieux.
Elle me regarde fixement pendant un long moment.
– Bah ça va, je vais pas me priver de rencontrer quelqu’un d’intéressant sous prétexte qu’il veut me dévorer toute crue à la fin de la soirée !
Ça fait soupirer Coco.
– Nan, mais c’est ça le problème avec toi Soizic, tu n’imagines pas une seconde que tu pourrais lui plaire pour de vrai, je veux dire… tu sais ça souffre ces animaux là parfois.
– Avoues que tu avais envie de le voir souffrir ! Ajoute Philomène.
– Mais t’auras jamais fini de vouloir rendre un peu moches toutes les choses qui te passent sous la main ???
– Bah c’est le monde qui est moche c’est pas de ma faute…
– N’importe quoi, c’est toi qui aimes défigurer.
Silence, Philomène se marre, elle s’amuse beaucoup.
– Va falloir que tu règles ton problème avec les hommes sinon tu vas jamais t’en sortir.
– Ouais ça elle a raison.
– Mais ça va ! qu’est-ce que vous avez tous avec ça ?? Je les aime les hommes.
– Ah bon ? Ben t’as une drôle de façon de les apprécier.
J’arrache d’un coup sec l’étiquette de ma Heineken, ça fait des trainées blanches et duveteuses sur le verre. Coco danse d’un pied sur l’autre, les mains derrière le dos, elle me sourie de son sourire le plus frais du monde, elle me donne toujours l’impression d’être une petite chose attendrissante. Je me renfrogne.
– Allez Soizic, fais pas la tête ! Je vais mettre de la musique tiens ! Après on va au bar ?
Elle branche son téléphone sur les enceintes, La Femme, Sphinx.

Je rentre en taxi après la fête, je dodeline de fatigue et de bien être, mon écharpe traine par terre. En traversant le petit passage Penel pour arriver chez moi, j’ai l’impression d’avoir un truc qui cloche dans le cerveau, mais c’est très vague, une petite trace, je la chasse d’un revers de la main. Dans les escaliers ça me revient à la figure comme une bombe, je m’arrête, j’arrive plus à respirer, j’ai le visage, les jambes, tout est en feu. Il y a des bouts de verres éparpillés partout à l’intérieur, d’un seul coup tout est cassé. Je m’étais pourtant bien appliquée à ranger le bazar de mon esprit, à mettre les choses qu’il faut dans les endroits que même moi je ne verrai plus. Boum ! un jour je monte un escalier pour rentrer chez moi d’une super soirée avec les copines, tout est normal.
Et j’explose en vol.
Il est six heures du matin et je suis déchirée en deux parties difformes. Il y a des morceaux de mon corps éparpillés dans la chambre à coucher, je ne bouge plus, je ne pourrais plus jamais marcher, ni courir, ni respirer ni respirer. Le ciel.
« Pourquoi tu détestes les hommes ? Pourquoi tu détestes les hommes ? Pourquoi tu détestes les hommes Soizic ? » Je vois l’ombre de la bouteille de sky sur les plaques électriques, elle finira bien par tomber, dehors il neige ça glisse. Je finis par lever la main, de mon lit je peux atteindre la cuisine je prends la bouteille, je la vide à moitié dans ma bouche à moitié sur moi. Ça c’était y a deux ans à peine, ça se passe aussi maintenant, ça se passera pendant les trente années à venir. Quand je suis dans mon lit, la gamine est toujours là, elle gueule comme un putois dans les boites de nuit, elle se défonce à la gnôle et vole des pichets de bière parce qu’elle à pas un rond, elle crache sur le videur, elle colle son poing sur la gueule d’un crevard qui lui a touché le cul et déclenche une baston, elle voudrait un fusil à pompe et leur faire sauter les tripes à tous, voir les organes coulant sur le mur, que ça fasse des motifs pourpres et verdâtres, c’est un classique.
La gamine est collée à son matelas, la porte claque, elle comprend rien à ce qui vient de lui arriver la petite Soizic, elle pleure même pas, elle regarde la neige qui tombe dehors et c’est tout. Elle a pas peur elle a pas peur y a rien qui sort, c’est du vide, du pur et dur, tellement aigre qu’il en est presque fade. Elle prends ses repaires sur le plafond et les meubles, elle cherche ses clopes et termine une bière puis s’endort. Le lendemain, c’est comme tous les jours, le lendemain tout recommence pareil, que la veille, tu sais, voilà comment ça se passe, il n’est rien arrivé, il ne m’est rien arrivé. J’ai pris une douche et j’ai tout oublié.
Un jour je le dirai à quelqu’un.

un commentaire

  1. soizic t’a des tics! soizic t’a des tics, tu pic! Parle soizic, parle encor!!!!

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