Le fou du bouquiniste

Maurice LOW

Maurice a les quenottes en vrac et un léger cheveux sur la langue. Il crachote, collé comme il est au parapet, on dirait un coquillage. Son mode opératoire est toujours le même, tous les jours. D’abord il se ventouse quelque part, pas trop loin de moi, fait briller ses yeux dans ma direction jusqu’à ce que je le remarque. Quand il sait que je sais qu’il est là, sa main sort de sa poche et suit à l’identique le trajet de la veille, elle fait aller ses grandes veines ça et là, de bout en bout de son veston, semblant s’arrêter toujours aux mêmes points précis du vêtement, frotte un accroc, puis la couture, rajuste un par un les pin’s « la vie en rose » autour de ses poches, elle maintient bien droit son préféré, le rose vif au niveau du cœur, et ne bouge plus jusqu’à mon signal :
– Bonjour Maurice !
Il regarde autour de lui, cherchant avec une angoisse feinte, un autre Maurice que je pourrais lui préférer, puis s’ébranle tout doucement vers moi, sa tenue Blue jean rappée flottant autour de lui comme une auréole.
– C’est un plaisir de vous voir Soizic !
Le vieillard contemple mon étalage un moment, tripote les bouquins en exposition, il a toujours sous son bras, un tas de magazines féminins, livres anciens, ouvrages de mathématiques appliquées, recueils de poésie, et Antonin Artaud, il est fan d’Artaud, ne s’en lasse jamais, peut en parler des heures.
– J’adore votre étalage ! il s’exclame en zozotant. On y voit la jeunesse et le dynamisme, la force qui est en vous ! Vos boites sont une vraie salade de fruits, ça fait plaisir à voir.
– Ah… merci…
– C’est quelle version du journal d’Anaïs Nin ?
– Celle qui est censurée.
– Ah dommage, vous savez qu’Antonin lui faisait des avances ?
– non ?!
– Je suis un peu amoureux d’elle moi aussi je dois vous l’avouer, mais voyez vous Artaud n’était pas assez méchant-vivant pour elle. Son quelque chose en plus dans cette situation devenait un vrai obstacle, un moins… Moi j’apprends la méchanceté dans Marie-Claire, est-ce que ça me sera utile ? Vas savoir… Hier je vous parlais géométrie n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et bien je voulais revenir sur quelque chose qui n’était pas tout à fait correct, j’ai fais mes vérifications dans l’après-midi et il s’avère que…
Je le laisse instantanément presque, s’envoler sur les chiffres et l’espace, je ne l’écoute pas, je laisse la voix qui berce ronronner, il est plein de mots l’animal. La solitude par tous les pores de sa peau, brille contre le soleil. Tout ce qui reste dedans, tout ce qui n’est donné à personne parce que les journées ronflent et les parisiens filent, tout ça dégringole d’un seul coup de son cerveau qui n’est pas calibré pour la foule.
Maurice brasse vers moi de grandes vagues enthousiastes, les matins d’été et d’hiver, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Il parle, il parle et me perd en route, ou bien c’est moi qui retombe un œil sur lui, un œil sur les boites.

Il y a une sorte de tradition sur les quais de Seine (ou bien est-ce seulement ma famille), qui fait que chaque bouquiniste a son fou. Les gens qui ont la tête vissée dans un certain sens. Ils vivent dans la masse, le corps collé, frôlé, bousculé par les autres corps, dans les odeurs, les habits, les conversations, les froncements de sourcils, la vie des autres. Paris est dangereuse, ils passent les uns après les autres, cherchent une prise où s’accrocher. L’impersonnel immédiatement habité puis abandonné, la rue. Sur le lot, certains attrapent un bouquiniste au vol, ils s’en saisissent et reviennent toutes les semaines, tous les jours, par périodes.
Quand les voisins des quais me parlent de Maurice ils disent : « Comment va ton fou ? » ou « Ton fou a pété une durite hier, il s’est allongé sur le boulevard, en plein milieu, je te dis pas les embouteillages ! ».
– Maurice, c’est vrai que vous vous êtes allongé sur la route hier ?
– Qui vous a dit ça ?
– Catherine.
Il danse un peu d’un pied sur l’autre, émet un râle.
– C’était pas censé s’ébruiter !
– Ça va ce n’est que moi.
– Je voulais pas vous faire honte !
– Mais j’ai pas honte.
– Si je le vois !
Il s’adosse au muret, les bras croisés, rumine pendant que je rends la monnaie. Après je reste un peu avec lui.
– Mais qu’est-ce qui vous est arrivé alors ?
– Ben comme personne ne m’écoute jamais quand je parle, j’avais envie qu’on me regarde. Même vous vous ne m’écoutez pas.
– Mais si !
– Non je déblatère tout seul sur des choses intéressantes et personne n’écoute.
– C’est juste que j’ai jamais rien compris aux mathématiques.
– Justement vous pourriez faire preuve de curiosité.
– Oui mais je suis perdue dès le début.
– Bah oui ça demande un effort, faites le tous les jours et vous serez de moins en moins perdue, vous êtes feignante, dés que c’est un peu compliqué vous abandonnez.
Merde.
– Mais non !
– Si, tout le monde fait ça ! Vous vous rendez compte qu’on va dans le mur tous autant que nous sommes ?
– Oui mais non, pas moi, je réfléchis !
– C’est vrai, vous le faites quand c’est facile pour vous. Comme tout le monde.
-…
– Soizic vous dites toujours que les gens n’achètent pas de livres, ils préfèrent les cadenas et les tours Eiffel, c’est bien que vous avez conscience du problème !
– Oui…
– Alors intéressez vous à la géométrie merde !
– J’ai eu des mauvais profs.
– Ça je n’en doute pas, mais on ne va pas revenir sur le système scolaire mal foutu, vous êtes responsable de votre cerveau, les gens ne comprennent pas ça ! c’est pourtant pas compliqué !
Silence. Maurice rajuste sa veste et s’éloigne sur le quai.
– Hé mais attendez !
Je fouille dans les boites à la recherche du tas de magazines Marie-Claire que j’ai volé pour lui dans la salle d’attente de ma gynécologue, j’en prends trois et reviens vers lui.
– J’ai trouvé des magazines pour vous !
– Ah c’est vrai ? Il les prend dans ses bras. Merci beaucoup, vous les avez trouvés où ?
– Ils étaient posés sur une table.
– Ah dis donc ça alors !
Il fronce les sourcils, humecte ses doigts, et tourne les pages l’air approbateur, il sourit, après un petit moment, relève la tête vers moi et m’observe.
– Ne croyez pas que tout est pardonné Soizic, je reviens demain, soyez bien réveillée et à l’écoute ou je jette vos tours Eiffel à la con sous un camion !
Il s’éloigne en feuilletant Marie-Claire. Disparaît entre les touristes, je vois le nuage de pollution jaunâtre qui s’étale sur les trottoirs, c’est l’été. On ne sent plus les jours qui passent.

2 Commentaires

  1. un des meilleurs depuis longtemps , de la littérature et de la drôlerie !!! Continuez comme ça Soizic vous m’intéressez , et puis …. écoutez-le mieux lui aussi il le mérite .

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  2. Excellent! Ben oui être responsable de son cerveau, enfin! Merde!!!

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