Gandalf et les dauphins.

jeannot-lapin-low
– Allô ?! Soizic ??
– Mamie Jacqueline ! comment ça va ?
– Faut vider ta chambre.
– Quoi ?
– Faut que tu ramènes ta fraise à la maison et que tu dégages ton bazar de la chambre, je dois la louer !
– Mais pourquoi ?
– Ton grand père est en crise maniaque, il a fait péter le jardin pour installer une nouvelle cascade, j’ai une dette de plus de 5 000 euros, on est à sec !
– Mais vous êtes blindés de tune !
– Ben oui mais ça suffit pas quand on vit avec ce cinglé.
– Où est-ce que je vais les mettre mes affaires ? C’est minuscule chez moi !
– Si t’es pas là dans deux jours je fiche tout en l’air !
– Mais attend ! Jacqueline ??
Elle a raccroché.
Il est onze heures du matin, je range les bouquins, ferme les boîtes et quitte le quai.

À dix sept heures, gare de Chinon, personne ne vient me chercher alors j’appelle un taxi, puis avec Pétrole on se retrouve dans ma chambre d’enfant au fond de la campagne. Toutes ces choses autour de moi. Peluches, Céline Dion, posters de Poney, bang du lycée, cartes d’anniversaire, dauphins en porcelaine dégueulasse qui brille, photos de classe, Legos, peau de mouton, cheval à bascule, photo de Gandalf… On a tout sorti, tout étalé par terre et je tâche de réfléchir à comment emporter tout ça à Paris. Dehors, Galadriel, le berger allemand bave tristement sur la porte vitrée.
– Tu peux pas garder. Dit Pétrole, faut une poubelle !
Il me tend un grand sac noir que je laisse tomber par terre.
– La vieille est folle ! il marmonne, même pas dit bonjour ! tu te rends compte ?
– Je vais devoir tout foutre en l’air Pétrole.
– Je peux manger les legos ?
– Sers toi.
Il boulote un char d’assaut et je suis face au lapin bleu. La peluche me regarde de ses yeux qui on l’air d’avoir à moitié brûlé. Il est minuscule et tient dans une main, je me souviens très bien d’avoir pu l’entourer de mes deux bras pour dormir. Entre mon visage et la poubelle, je ne peux pas le jeter.
La maison de mes grands parents est troglodytique, ma chambre au fond de la grotte, étroite et douce, perchée sur une grande mezzanine, donne sur la salle de réception où Jean-Claude Kostoglotov mon grand père, reçoit ses convives. Quand j’étais môme, son rire, tonitruait, ricochait contre les voûtes, enveloppait toute la chambre et je m’endormais sans avoir peur, tandis qu’en bas, on buvait, on fumait, on jouait au bridge jusqu’au petit matin. Ma chambre n’a que trois murs et un grand vide en dessous d’elle, protégé par une rambarde. Elle est accrochée au plafond en pierre, comme un cocon à sa branche. De petites araignées courent un peu partout, tissent leurs toiles sur les arches, j’ai grandi incrustée dans un rocher, sous des tonnes de pierre. Pour accéder à la chambre, il faut monter un petit escalier qui serpente sur le mur, en haut une porte vitrée devant laquelle les bergers allemands de la famille dormaient toujours, je me sentais inatteignable, aucun des copains ivres morts de mon grand père n’a jamais pu passer cette porte, même pas les raptors et les monstres, à part Pétrole.
Maintenant je suis une grande fille, mais il y a ce lapin bleu que je ne peux pas jeter.
– Ça avance ou tu pleurniches dans une flaque de nostalgie ?
Jacqueline dodeline sur le seuil, l’œil torve, elle traine ses savates en grognant, et se laisse tomber sur le lit. Une caricature engoncée dans un tas de fripes grand luxe, topaze au doigt de la couleur de son whisky qu’elle tète, tâchant ma housse de couette.
Je la regarde en retroussant les lèvres pour bien qu’elle voit le dégout, elle toussote et me renvoie son sale sourire.
– Tu vas rester longtemps ? Elle demande.
– Tu veux que je reste ?
– Pas particulièrement.
– Je prends deux ou trois trucs et j’appelle un taxi.
Elle sort une gitane de la poche de sa veste et me regarde remplir trois grands sacs de voyage de tout ce qui n’est pas cassé.
– Bah ça va tu te soucies pas beaucoup de nous ! elle me dit.
Je me redresse d’un coup et Pétrole s’estompe dans le mur.
– Tu te fous de moi !
– Nannn ! elle rote, tu n’appelles jamais, tu n’es jamais là…
– TU n’appelles jamais, TU ne veux jamais que je vienne ni que je reste parce que tu es trop beurrée pour me tenir le crachoir ! T’es bien gentille hein ! et l’autre crétin là ! elle est moche sa cascade à la con, même pas il dirait bonjour, on se voit jamais ! vous êtes ridicules ! Et toi tu sais pas tenir tes comptes avec tes fringues Sonia Rykiel là, tu te fais marcher dessus par le patriarche mère grand ! on dirait que tu vis dans les années 40 ! louer ma chambre ! sans déconner !
La voilà qui se lève, perd l’équilibre et revient sur ses deux pieds, plie les genoux pour la stabilité, elle colle son visage près du mien, la bouteille de sky appuyée contre mon épaule pour l’équilibre.
– Ton grand père a pas dit bonjour parce que je veux pas que tu le vois dans cet état, je lui ai filé des cachetons ! Fais pas cette tête là, je te promet j’ai mis une dose de cheval mais proportionnelle à son poids ! et moi j’ai peut être pas la lumière à toutes les fenêtres, mais je veux pas que tu te traines nos merdes dans ta vie d’adulte. C’est pour ça que toi faut que tu débarrasse le plancher, que t’aies plus d’attaches ici, plus d’affaires. Je veux que tu te construises une vie qui soit belle, lumineuse, ailleurs !
– Mais c’est trop tard Jacqueline Kostoglotov ! je gueule dans la baraque, t’es toujours en retard ! je me la traine ta misère et ta connerie ! tu peux plus juste me chasser et avoir la conscience tranquille ! tiens regardes ça vieille peau ! !
Je lui arrache sa bouteille des mains et la fracasse au dessus de nos têtes contre un gros caillou qui dépasse du plafond.

Il y a un long moment qui passe, on a du verre dans les cheveux, ils sont collés au whisky, Galadriel jappe dehors.
– T’aurais pas pu la foutre par terre plutôt ? Dit ma grand mère en regardant sa cigarette trempée.
– L’idée m’est pas venue non.
– …
– Bon je vais l’appeler ce taxi.
– Tu peux rester ce soir ?
– Oui.
– On se fait le cabillaud avec la sauce blanche et le riz ?
– Ouais ok.

Contre le mur de mon studio, il y a trois grands sacs de voyage pleins de souvenirs qui ne serviront plus jamais à rien. Mais je me sens bien de les avoir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :