Tout ce qui brille

Une fête d’artistes et gratin venus du tout Paris. Ça se passe à l’intérieur d’un de ces lofts ateliers du 17ème arrondissement, ceux qu’on aperçoit de la rue Laugier et qu’on admire toujours beaucoup en enviant le proprio et ses couilles en or.
Zonebbu m’a emmenée là dedans parce que ça se fait pas d’arriver tout seul, il m’a dit de me taire et de le suivre, de pas faire d’excès d’alcool, de pas bâfrer les petits fours, de pas m’éloigner de lui, de pas parler aux inconnus, de pas mettre la nourriture dans mes poches comme la dernière fois au Palais de Tokyo même qu’il en avait été mortifié…
– Et c’est quoi ça Soizic ?!
– Mon short.
– On ne va pas à ce genre d’endroit avec un short ! vous vous fichez de moi ?
– Quoi ? Je l’ai payé cinquante balles chez American Apparel, il est pas assez luxueux pour vous ?
– Et ce pull là !
– Ça vaaaa ! j’ai mis du Guerlain en passant chez Marionnaud et j’ai acheté des Dunhill comme vous. Je suis quelqu’un de sérieux !
Il donne un coup d’accélérateur et la Jaguar vert sapin démarre dans un bruit de casseroles sur le boulevard Barbès.
Quand on emprunte le périphérique, il m’explique que je serai présentée comme sa filleule parce qu’il a peur que les gens croient des choses et il veut garder cette image de l’homme qui ne sort qu’avec des femmes agréées, certifiées très belles, celles à la pointe du raffinement dans le milieu.
– Moi j’ai pas compris pourquoi les hommes recherchent toujours la plus jolie femme et la plus jeune, pendant que les femmes s’en foutent de sortir avec des hommes qui ressemblent à des poissons crevés.
– Saloperie ! Il klaxonne, évite un Kangoo mal engagé.
– Sans rire, pourquoi vous m’avez invitée ?
– Parce que je vous aime Soizic mais personne n’a besoin de le savoir.
– Et pourquoi ?
– Parce que vous ressemblez à une crevette oubliée au fond d’un Tupperware, ça fait mauvais effet…
– Ah ben, arrêtez vous je descends.
-…Mais vous êtes intelligente et ça fait classe de ramener une bouquiniste des quais de Seine, les gens vont adorer.
– Ah oui il y a que vous qui avez le droit d’être artiste !
Je fais la gueule dans l’ascenseur pendant que Zonebbu réajuste son costume Agnès B qu’il porte avec des converses pour avoir l’air désinvolte, son parfum au poivre me pique le nez. À l’entrée de la fête il me pousse devant lui.
– Et c’est une soirée réseau pour moi, donc n’oubliez pas de me soutenir.

L’endroit est vraiment très beau, il y a un salon qui se prolonge sur une grande mezzanine, les fenêtres sont sous forme de verrières, tout ça doit faire à peu près quatre mètres de haut.
Je me faufile derrière Zonebbu qui affiche un air très occupé. Au passage entre les gens, j’attrape sur un plateau, un cocktail à quelque chose qui sent la violette. Je l’avale d’un trait pendant que Zonebbu dit brièvement bonjour à un camé aux yeux qu’on ne voit plus tant ils se sont enfoncés vers le cerveau, le type flotte dans des vêtements qui avaient dû être parfaitement à sa mesure à une époque, il me tend la main et je prends un autre verre en lui faisant un bref signe, il reste immobile à sourire bêtement le bras tendu pendant qu’on s’éloigne vers un groupe de personnes avec Zonebbu.
– C’est un vieux copain à moi on était au collège ensemble… il a mal fini ça me fait mal au cœur.
– Oui vous avez l’air de beaucoup vous en préoccuper.
– Je suis là pour faire du réseau Soizic.
– C’est vrai que c’est plus important…
– Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Il existe à peine maintenant de toutes façons.
On circule dans la foule, il nous arrête à différents points cruciaux, et se répand en cabrioles verbales il me présente : « ma filleule qui est bouquiniste… je l’emmène dès que je peux, je fais mon devoir de parrain vous savez ! » Les gens sont attendris et considèrent mon compagnon d’un bon œil pendant qu’il veille à ce que ma bouche reste close.
Je souris mais en vrai je flippe ma race. Le pire ce sont les gens de mon âge que j’aperçois ça et là, ils ont l’air bien au dessus de moi, hissés sur un piédestal par de vieux glands riches persuadés d’être les révélateurs du futur plus grand écrivain/peintre/performer/poète/sculpteur/plasticien…
Je réussis à m’échapper et roule des cigarettes près d’une des grandes fenêtres. Zonebbu me jette des coups d’œil inquiets parfois pour s’assurer que je ne parle à personne et que je me tiens correctement, je m’agace un peu et me remplis de sushis en essayant d’en trouver des pas trop gros pour pouvoir les mettre tout en entier dans ma bouche.

Et puis il y a cette gigantesque rousse à frange et peau nacrée qui entre dans l’appartement, elle a une petite bouche dessinée à la perfection et une classe terrible. Comme elle s’avance, un garçon menu lui retire son manteau en coup de vent. Autour d’elle les gens s’écartent et leurs yeux s’agrandissent. Ses épaules sont très larges, elle mesure environ 1m85 et doit avoir entre 45 et 50 ans, les gens la couvrent de regards et de respect, ils viennent butiner tout autour d’elle, on dirait un extraterrestre, je regrette mon carnet à croquis. Quand elle ouvre la bouche, je suis obsédée par l’idée de la toucher, elle me donne des idées, sa voix est grande et large comme elle, avec un fort accent américain.
Je me détache du mur et m’approche, fais trois pas et un essaim de grands couillons d’ « artistes » de ma génération l’envahissent avec des tas de propositions, de projets, d’envies particulières, je bats en retraite on me rirait au nez j’ai même pas d’atelier, puis j’ai pas de mécène en pâmoison comme eux.
Soizic Kostoglotov se tape un vieux crétin dégénéré.
Zonebbu pointe un index de flic dans ma direction, visage contracté, je me suis trop éloignée du mur.
Merde.

Je prends à boire et me vautre sur un sofa avec un cendrier, j’ai choisi un endroit d’où je la verrai bien même si elle change de place. Zonebbu s’installe avec moi, il est accompagné de deux types, un grand à lunettes qui a les dents de travers et un petit maigre à gueule d’oiseau : « je vous présente ma filleule Soizic qui est bouquiniste sur les quais de Seine », les deux autres poussent des « Ahhhh ! » surpris et intéressés.
Ils ont des questions sur le bout des lèvres mais Zonebbu enchaine tout de suite sur le fait que c’est merveilleux d’être parrain, et que mon métier lui a fait redécouvrir Paris parce qu’il passe beaucoup de temps avec moi sur les quais de Seine, juste à côté de Notre-Dame et que ça lui a donné l’envie de faire revivre tous ces monuments fabuleux qui sillonnent la ville, pour que « nos enfants » il me désigne, s’y intéressent à nouveau et partagent le patrimoine autrement que comme quelque chose de désuet blabla blabla… Zonebbu finit de tout mettre en place dans la conversation et commence à leur proposer son idée de spectacle qu’il voudrait créer au théâtre du Rondpoint, mais il recherche des financements… Ces messieurs en face de lui hochent la tête en souriant. Je sens que ça doit être des entrepreneurs, pas des créatifs, mais des mecs qui manipulent l’argent pour faire de l’Art au grand public.
Je me sers à boire et ne quitte pas la rousse des yeux, elle parle doucement et caresse sa cour pendant que Zonebbu s’étale les bras grands ouverts sur son idée de nouvelle mise en scène en hologrammes.
– Elle te plait BelleVérine ?
Le type à gueule d’oiseau me sourie.
– Quoi ? Je dis.
– Tu la connais pas ? La rousse que tu regardes là c’est une star dans le milieu bondage. Tu veux que je te la présente tout à l’heure ?
– Non ça ne l’intéresse pas. Dit Zonebbu.
– Si ça m’intéresse !
– Soizic est trop petite pour rencontrer cette… femme.
– Moi j’aimerais bien qu’elle vous attache…
Les deux autres étouffent un rire Zonebbu blanchit légèrement. Un type assis sur un canapé, concentré sur son smartphone relève la tête vers moi.
– Soizic ! Ma filleule a un humour étrange, elle tient ça de son père, vous savez les gens qui travaillent dehors sont toujours un peu brutes… . Bon, mais niveau esthétique vous voyez je voudrais un truc qu’on déplace facilement pour une tournée, et les hologrammes c’est quand même l’idéal, parce que même si le coût de fabrication est conséquent…
Je suis coincée, furieuse, et le type en face me sourit, il a des cheveux blonds de bébé qui s’évaporent dans les courants d’air de la fenêtre.
Zonebbu a calé ses deux crétins de chaque côté alors je ne peux pas m’en aller sans faire bouger tout le monde.
L’oiseau me parle un peu pendant que son pote négocie.
– C’est cool d’avoir un rapport comme ça avec son parrain. Moi j’ai jamais eu ça, c’est drôle vous avez l’air de ne pas venir du même monde en même temps. Ton père est bouquiniste ?
– J’ai pas de père.
– Soizic !!
– Non mais c’est pas grave hein ! il est pas mort, c’est juste que je sais pas qui c’est, faut pas me regarder avec des yeux tristes comme ça.
– Ma filleule…
– Et puis j’ai pas de parrain non plus d’ailleurs, je suis son plan cul hebdomadaire quand il a rien d’autre à se mettre sous la dent, il me prend en levrette, mais bon moi ça me va, il me rince en restau puis il a de la conversation.
Le blond qui nous écoute toujours met la main devant sa bouche et ses yeux rigolent. Zonebbu prends une grande inspiration et je me lève.
– Et d’ailleurs je suis pas bouquiniste, je suis artiste ! mais Monsieur ne veut pas le dire parce qu’il a trop peur qu’une gamine en short ne piétine ses plates bandes. Je peux m’en aller maintenant s’il vous plait ?

Je quitte la fête avant que Zonebbu n’explose, du canapé à la rue, je ne fais qu’une pause pour choper une bouteille de champagne presque pleine et un paquet de clopes qui trainait sur une table, hors de la vue de son propriétaire.

Mais le blond me rattrape dans la rue, il me fourgue son facebook, son numéro, son mail, et puis on marche vers le métro. Il est producteur, s’appelle B.
– En fait j’ai fais une recherche Google sur toi tout à l’heure.
– Quoi ?
– Bah ouais des Soizic avec une tronche pareille y en a pas trente mille… . T’es répertoriée comme assistante réal’ sur IMDB.
– Ouais et alors ?
– J’en cherche une.
– Faut que je te dise que j’ai une réputation horrible quand même.
Il rigole, je continue :
– En fait je suis un peu colérique, enfin j’ai le sang chaud quoi.
– Oui j’ai vu.
– Du coup c’est pas top pour ce boulot…. Puis en plus j’ai des problèmes de vue, en fait j’ai un peu arrêté de faire ça tu sais, en vrai je déteste ce job.
– Allez c’est pour un clip un peu spécial sans budget…
– Non mais ça fait deux ans que j’ai pas été en tournage, tu sais je déteste les équipes de tournage, les plateaux de tournage et les gens du cinéma en général. Surtout les techniciens à l’image…
– Bon ok, je m’en fous que tu sois pas top, on tourne dans deux jours, j’ai pas d’assistante parce que personne veut bosser avec ce réalisateur il est un peu bizarre. Les conditions sont nulles et toi aussi c’est parfait. Puis tout le monde a peur d’elle à la technique.
– … Qui ?
– C’est un clip pour BelleVérine tu la connais ? Je t’ai vue la mater toute la soirée.

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