Les adultes détestent la neige.

les-adultes-detestent-la-neige– Les adultes détestent la neige, je crois que je suis sauvée.
– Mais de quoi tu parles ?!
– J’aime toujours la neige, ça doit vouloir dire que je ne serai jamais un adulte. J’ai toujours eu peur d’être grande moi, ça m’emmerdait les conversations à table, quand j’étais gamine, ils parlaient bricolage, jardinage et assurances, planifiaient toute l’année à la minute près, putain la trouille que ça me filait tu te rends pas compte ! J’avais peur de devenir un machin qui déblatère Géranium et MAIF… Quand j’ai dû prendre mon assurance maladie toute seule pour la première fois j’étais flippée, je me sentais balancée tout droit sur la route de l’enfer. C’était sûr, un jour sans m’en rendre compte, j’allais sortir le mot « assurance » à l’apéritif sur un canapé Ikéa, un toast au Tarama entre pouce et l’index. Du coup j’ai pris mes précautions, j’ai fait ça dans le plus grand secret, les coups de téléphone, les papiers tout ça, étape par étape, en espaçant le plus possible, pour pouvoir oublier toutes mes démarches au fur et à mesure, ce mot ne devait pas m’échapper. Puis pour les plantes, je te jure faut faire attention aussi, je les arrose avec un verre à moutarde, le plus sobre possible, pas question d’acheter le petit arrosoir d’appartement, plutôt crever ! faut que tu fasses gaffe aussi toi hein !
– T’es complètement folle Soizic.
Coco observe l‘arrosoir miniature rose bonbon, elle le retourne pour voir le prix.
– 20 balles putain !
Elle le repose au rayon jardinage, quand elle tourne le dos je pousse cette saloperie au fond de l’étagère pour épargner les innocents, et après je trotte derrière elle, un gros Tancarville sous le bras, un abat-jour dans l’autre main. On se perd facilement chez Leroy Merlin à côté du centre Pompidou, elle ne sait pas où elle va et moi je lève la tête pour essayer de lire les pancartes du magasin mais avec les néons du ciel en ferraille ça fait contre jour. Le Tancarville est lourd et très long, quand je tourne à un carrefour de rayons, les gens s’écartent.
– Il me faut un porte-savon. Elle dit.
– Pour quoi faire ?
– Bah pour porter le savon !
– Mais ton lavabo il peut pas le porter tout seul le savon ?
– Soizic ! je veux que ce soit joli chez moi !
– T’as qu’à prendre un beau savon.
Elle m’insulte mais j’entends pas parce qu’une quadragénaire me percute en perdant l’équilibre à cause de la fausse peau de vache qu’elle traine vers l’escalator, elle est trop occupée à se l’imaginer au pied de son lit.
– Ah nan ! Coco tu prends pas celui là ! il ressemble à tous les porte-savons ! je crois même que je l’ai vu chez des quarantenaires avec enfants y a pas longtemps ! tiens regarde celui là.
Calant le Tancarville contre une cabine de douche, je secoue devant ses yeux celui que j’ai trouvé, il est plein de paillettes qui bougent dans du liquide transparent. Elle pince les lèvres.
– Tu as toujours les mêmes goûts depuis tes sept ans et demie toi, je suis sûre que tu les kiffes les boules à neige que tu vends sur les quais de Seine !
– C’est pas vrai !
– Nan mais en vrai il est cool mais c’est fini cette mode on va entrer dans l’ère 2017, y a que toi qui mettras toujours des paillettes partout Soizic Kostoglotov.
– Bah c’est chouette non ?
– En fait je pense que tu ne les vois pas comme les gens normaux avec tes yeux d’handicapée. Toi les paillettes, je sais pas ça doit avoir quelque chose de poétique et tout, mais je te jure que dans la réalité, c’est pas la meilleure des choses du monde.
J’ouvre la bouche et elle choisit le porte-savon quarantenaire, me le met en plein sur le nez :
– Tu le vois celui là ? ça c’est un porte-savon de personne valide ma biche.
– Je te méprise.
Elle le jette dans son panier et tourne les talons en rigolant.

– Tu passes Noël où ? Elle me demande quand on est dehors.
– J’ai pas très envie d’y penser.
– On le fait à Paris avec ma famille si tu veux.
– Je sais pas… C’est gentil.
– Mais y avait pas ta mère à Paris ?
– Elle est bourrée toute l’année y compris le 24 décembre.
– T’as jamais essayé de l’appeler ?
– Non je l’ai vue l’année dernière une fois ça m’a suffit.
– Elle fait quoi dans la vie ?
– Cuistot.
– En étant ivre ? Où ça ?
– Au ministère du travail.
– Oh tu rigoles ? Myriam El Kohmri est nourrie par une arsouille?!
– Apparemment ça l’empêche pas de tenir les gens en cuisine et de bien leur serrer la vis pour que tout arrive au millimètre près au bon endroit et de la bonne manière sur la table.
– C’est complètement fou ! Elle s’appelle comment au fait ?
– Camille Kostoglotov.
– Tu devrais l’appeler tu sais.
– Cette connasse est blindée de tune elle m’a jamais donné trois euros, qu’elle crève de la gangrène au fond d’un hospice, même pas je lèverai le petit doigt. En plus elle est trop occupée à cuisiner les petits fours pour le Noël des enfants du ministère.
Coco met la main devant sa bouche.
– Tu peux pas parler d’elle comme ça quand même !
On avance sur la rue de Rivoli, la lumière chien et loup de la ville m’embrouille et j’évite tout un tas de connards qui s’avancent sur le pavé comme s’ils étaient tous seuls, ils sont une énorme grêle sur moi, ils jettent mes épaules vers l’arrière en passant. Ça m’irrite alors je me propulse d’un côté sur l’autre pour leur en mettre plein le bide à coups de Tancarville et d’abat-jour. Parfois j’entends des petits gémissements de douleur. Ils sont là avec leurs courses de Noël de merde, leurs enfants de merde, leurs appartements de merde, leurs assurances de merde, les sapins, les bougies, le parquet qui craque sous les chaussons-chaussettes et les couleurs partout à leurs fenêtres. Même que le jour J, y aura des petits fours de chez Picard, du foie gras tout lisse, des cadeaux sous le sapin, tout ça sera bien rangé et ils seront contents qu’il ne neige pas parce que c’est pas pratique la neige, il fera chaud et doux dans les intérieurs. Ils rigoleront bien avec leurs estomacs gonflés de crottes en chocolat…
– Ça va Soizic ? Tu fais une drôle de tête.
– Je crois que j’ai envie d’être arrivée chez toi et poser tout ça.
– T’es toute rouge, j’aurais pas dû te parler de Noël.

© Carnets de Soizic - 2017

un commentaire

  1. Hummm, je rêve de tous ces trucs de merde que l’on fait à NOËL…Mais avec de la neige bien sur!

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