Le cerveau d’une hôtesse d’accueil

Texte écrit par Soizic pour le concours APAJ libération, sur le thème du travail: soizic-ho%cc%82tesse-low

Je porte un tailleur bleu en synthétique et une chemise qui fait transpirer. Mes escarpins noirs à talons sont sales, je m’en aperçois en me penchant pour régler le radiateur électrique sous mon bureau, je les nettoie avec du papier toilette humide.
– Si le cordonnier voyait la manière dont tu traites tes chaussures il te casserait sans doute la gueule.
– J’ai un accueil à faire pour la ministre dans quinze minutes…
Samuel, c’est l’agent de sécurité, il est censé s’occuper du contrôle des sacs par la machine à rayons X qui a été mal conçue par Monsieur Mouton, architecte, rejeton foireux de Le Corbusier, un sadique capable de mélanger le gris « bétonmouillé » au vert anis, et se réjouit de nous faire vivre dans des enfers en aggloméré. On ne peut pas mettre les bagages dans ce machin qui gronde, rote, tressaute et s’excite à coups de « Bip ! Bip ! » à nos oreilles qui en rêvent la nuit parfois.

Samuel et moi on est en collocation six heures par jour dans la petite cabine hermétiquement fermée qui sert d’accueil au ministère. Il mange des chips les unes après les autres, n’attend jamais d’avoir fini de mâcher pour en remettre une nouvelle dans sa bouche.
– Mademoiselle vous n’êtes pas maquillée !
Ma patronne m’observe à travers la vitre, je ne l’ai pas vue arriver.
– Mais si, c’est juste que ça tient pas ces trucs là…
– Remettez du rouge à lèvres s’il vous plait.
L’agent récupère discrètement les miettes tombées sur le bureau, en y appliquant le bout du doigt. Moi j’étale du rouge pour la troisième fois de la journée, Madame F me regarde faire, ça me stresse alors j’en mets à côté, elle lève un sourcil et je cours aux toilettes pour réparer tout ça.
Après avoir inspecté mon visage une dernière fois, elle s’en va et je vais me positionner dans le sas, devant l’entrée dix minutes avant l’arrivée de l’invité, c’est la règle, je me tiens droite, je sourie. Monsieur P. est quelqu’un d’important, il a soixante ans, cheveux courts et blancs, barbe soignée. Il se pointe à l’entrée en taxi et entre.
– Bonjour Monsieur P, je vous en prie, suivez moi.
Samuel doit ouvrir les portes à distance, il s’essuie la bouche et tend la main vers le bouton. Je lui fais un petit signe, il gonfle les joues et ouvre, je passe. Il lâche le bouton pour prendre une chips, et elle se referme violemment sur le big boss. Je peste et fusille l’agent penaud, puis reçois Monsieur P dans la cour du ministère.
– Je suis vraiment désolée pour ça Monsieur P, vous vous êtes fait mal ? Je demande.
– Oui, il réponds en souriant alors qu’on marche vers le perron, d’ailleurs j’aimerais bien qu’il y ait quelqu’un pour me masser… Il me frôle du coude, je me déporte sur la gauche, fichtre. Je lui souris à pleines dents, il essaie de se coller à moi en chemin, l’air de rien, au moment où nous atteignons les marches du perron, je les franchis au trot et, me plaçant à la manière d’une portière, je fais l’annonce.
– Monsieur P pour madame la ministre.
Ma voix résonne dans le grand hall du ministère, monsieur P a un dernier petit sourire pour moi. Quand je retourne à mon poste, je fais bien gaffe à pas me casser la gueule avec mes talons sur les pavés de la cour.
Le temps passe au ralenti, je me débarrasse assez vite des petites choses à faire, j’ai pris ce job pour pouvoir écrire, c’était parfait, six heures assise avec un PC. Je suis très libre à mon poste, parce qu’au cabinet, il y a peu de visiteurs, je dois vérifier l’identité des gens et leur donner un badge en souriant pour leur permettre d’entrer, l’échange dure en moyenne deux minutes. En arrivant je me disais bien que je partirai vite, c’était y a un an, Je réfléchis toujours.
Je suis gentille avec les visiteurs, je leur sourie tout le temps, m’applique à être aux petits soins. L’hôtesse d’accueil sait se taire quand il faut, glisser un petit mot rassurant aux gens stressés, leur jeter à la figure de grands yeux admiratifs au moindre petit mot subtil. Ça c’est très bien parce que ça revigore leurs égos avant les réunions, qu’ils y foutent leurs tripes là, Boum ! Sur la table des conseillers, comme des boxeurs que j’envoie sur le ring ! Merde, c’est la merde en France ! Tu sors de l’ENA mec, mets le paquet ! Immole toi, fais quelque chose ! Toi qui a le même âge que moi, toi qui connais si bien le monde tellement que tu l’as lu. Sauve le rafiot qui coule ! Monsieur de Machinchose je crois en toi, à fond les ballons…
Ma supérieure veut savoir si je préfère qu’on « valide » les pochettes en plastique ou les pochettes en carton, elle préfère le plastique, « ah mais vous savez moi pour l’écologie je suis nulle ! » elle dit quand j’argumente en faveur du carton, elle trouve que ne pas être écolo, c’est son petit défaut mignon, fichtre-foutre ! après vingt minutes au téléphone, on valide le carton, victoire.
Je sais qu’il y a un truc qui cloche, je suis pas à mon aise, je le remarque, parce qu’à partir de 17h en général, j’ai la respiration qui se bloque, ça n’inspire plus jusqu’au bout. Sur mes trois dernières heures de travail, quand je me rends compte que j’arrive pas à écrire, ou que je viens de passer deux heures sur Facebook, je suffoque, toutes mes bonnes résolutions du matin se sont fait la mâle. Alors je me mets à bailler toutes les dix secondes pour essayer de récupérer mon souffle mais rien n’y fait. J’attends les nouveaux invités, j’attends d’avoir quelque chose à faire, j’attends de pouvoir me sortir de là, je rêve même au RSA. Petite nature tiens, j’envoie deux ou trois textos pour savoir si il y a pas quelqu’un qui veut se mettre une race dans un bouge pas cher avec moi ce soir.

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