Les clochards sous la pluie

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La pluie éclabousse les dalles grises du trottoir. 10h du matin.
J’avance sur le parvis presque désert de Notre-Dame, Paris fait la gueule.
Je me suis levée tôt pour passer chez les chinois dans la rue du temple, ça m’a prit du temps à la boutique « l’étoile Souvenir ». Le patron :
– Tours Eiffel diamant c’est cinq euros l’une.
– Mais je les vends sept, elles partent pas au delà !
– Pas mon problème. Il répond.
– Allez quoi c’est pas rentable, vous me les vendez en quantité pour trois euros et c’est bon pour vous nan ? ça s’écoule vite !
– Cinq euros ou rien.
– Quatre ?
– Cinq.
– C’est quoi le prix de base ?
– Secret.
– Je suis sûre que vous les achetez cinquante centimes.
Il hausse un sourcil.
– Je sais que vous les faites à trois pour Marcelle qu’est sur Saint-Michel.
– Soit tu prends tes sachets de porte-clefs comme d’habitude soit tu bouges la morveuse !
– C’est relou, mettez moi six sachets.

Je ne suis pas censée travailler, à cause du temps et du mois de janvier qui n’est jamais bon. Mais il a fait froid, j’ai mangé gras et cher, bu des coups et fait des expos pour que les jours passent, mes comptes sont vides, il me reste vingt euros. Les bouquinistes n’ouvrent pas en ce moment, à moins d’être en galère comme moi, il n’y a personne dehors, les touristes ont fui vers le musée d’Orsay ou Beaubourg, et les parisiens sur leurs canapés d’où ils commandent des pizzas. C’est ce que je faisais jusqu’à il y a deux jours quand je me suis rendue compte que c’était la fin des haricots. J’ai dû parlementer avec ma patronne pour qu’elle me laisse y aller, elle sait très bien que je ne ferai pas de chiffre, mais ça l’arrangeait que je me tape la marchandise lourde de la rue du temple au quai Montebello. Jasna est vautrée sur son sofa à Ivry dont elle n’arrive pas a se déloger, elle tique un peu parce qu’elle va devoir me donner trente euros pour la main d’œuvre, elle y perd.
En arrivant vers le pont, je vois le vieux, celui avec le béret à carreaux qui épate les touristes en faisant des câlins aux moineaux et pigeons, je le croise tous les jours. Il est tout seul aujourd’hui, l’air vraiment déçu à piétiner près de la cathédrale, même les oiseaux sont absents, je passe devant lui et on se fait un signe. Le petit pont en bois qui mène vers mes boîtes est parfaitement désert, personne sur les bancs humides.
Sur le boulevard à l’autre extrémité, c’est rempli de gens qui vont quelque part, je me noie dans le passage piéton avec eux, on marche en silence sous le bruit des moteurs immobiles, les parisiens.

Un caddie de super marché rempli de vêtements, de radios, de chaussures, d’objets divers. Y est attaché par une laisse au siège enfant, un gros chien fatigué, il tremble de froid et d’eau. Tout ça est contre un couvercle des boîtes. J’ai un peu mal au ventre à cause de l’odeur quand je m’approche. Je regarde autour de moi, personne, j’inspecte l’intérieur du caddie et voit une moumoute qui bouge sur le dessus, ça ressemble à un boa de grand-mère avec des yeux. Je le tâte pour voir, c’est un petit roquet transi, plein de noeuds et de crasse, en dessous de lui, un lapin dans une cage, les oreilles collées à son dos.
Le chien se met contre moi, je peux pas les laisser sous la pluie, à force de scruter les environ je distingue une silhouette sous les arcades de l’immeuble en face, calée contre un mur. Entre nous, les voitures défilent sur la trois voies.
– Hé !!!! Je crie, c’est une fille, elle tourne un peu la tête mais ne me voit pas.
– HOOOOO !!!!!! Je hurle en agitant les bras.
Elle se redresse.
– Quoi ???
– C’est vos affaires ?!
– NAN ! C’est ses affaires à lui cet enculé ! Elle gueule en montrant la masse informe sur une autre marche pas très loin. Elle lui jette une boîte de conserve et il grogne.
– Il peut pas venir les chercher ??? Je crie, mes mains en porte voix.
– C’est mort ! moi j’en veux plus chez moi de ses merdes ! Elle agite le bras vers un autre caddie juste à côté d’elle, ça cocotte c’est MES affaires !
– EUARH ! Crie le bonhomme qui se retourne.
– Toute façon c’est un déchet ! t’entends Denis ? T’entends Crevard ???? C’EST FINI ENTRE NOUS !!!!! JE TE QUITTE !!!! Elle lui balance une canette en pleine tête. Je t’aimerai plus jamais t’as tout gâché !!!
Je m’accroupis près du chien qui tremble, je veux le réchauffer mais il sent le vomi et la merde, j’arrive pas vraiment à le toucher, ça me plairait beaucoup de le foutre dans un bain puis sur un gros coussin mou.

Le long du boulevard, les gouttes d’eau font leur chemin sur mes joues, je pousse le caddie, le gros chien, le lapin et le roquet-paillasson. La pyramide de choses en déséquilibre menace de s’écrouler à chaque pas alors j’y vais tout doucement pour ne rien perdre.
Je m’arrête au passage piéton, et sens le regard des passants, « Ça va je pense, c’est juste un caddie, c’est pas un drame non plus », c’est vrai qu’on a pas envie d’y mettre nos mains dans les affaires des clochards. Parce que c’est poisseux, ça sent mauvais, parce que personne ne veut voir de près à quel point c’est sale et malheureux chez les autres parfois.
– Mademoiselle.
Une dame, la quarantaine me rejoint, je me rends bien compte qu’elle garde la bouche entr’ouverte pour ne pas avoir à respirer par le nez.
– Ça va ? Vous avez pas trop froid ?
– Bah non. Je dis.
– Attendez ! Elle fouille dans son sac à main et sort deux tickets restaurants qu’elle me tend. Vous êtes trop jeune hein ! vous avez un endroit pour dormir ?
– Oui oui… Je prends les tickets. Euh merci…
– Bon.
Elle pose sa main sur mon épaule et sourit, la bouche toujours ouverte.
Le feu passe au vert et le lapin fait un bond dans sa cage, se cogne contre la porte quand je m’ébranle avec les affaires.
Les tickets restaurant ça me permettrait de tenir tranquille deux jours sans avoir à travailler dans le froid, mais en avançant vers les arcades, je me dis qu’en même temps, si je les garde pour moi, ça va me faire des cauchemars et de la paralysie du sommeil à cause de la mauvaise conscience.
Quand j’arrive, la fille m’observe en souriant du côté droit de sa bouche.
– Alors ça fait quoi d’être un clodo ?
– Super.
– Tu bois un coup ?
– Nan ça va merci, tu t’appelle comment ?
– Nathalie65
– Hein ?
– C’est mon blaz’ !
– C’est ton ancien mot de passe MSN ou quoi ?
Elle se marre, son visage est rouge de froid, de sècheresse, les joues rondes et lisses, un bonnet à pompons en grosse laine sur ses cheveux frisés, couvre la frange baladeuse. La bouteille de rouge entre ses jambes est tout juste entamée. Elle porte des grosses bottes qui seraient parfaitement chaudes sans les trous.
– Tu peux pas le foutre ailleurs son caddie ? Elle me demande, moi j’en peux plus de ce boulet, il est dégueulasse ! non mais regarde le franchement… meuf je suis sérieuse il va jamais dégager…
– Ouais mais le chien il a froid et y a pas d’autres abris, pourquoi vous êtes fâchés ?
– Ce bâtard m’a chouré mon casse croûte hier soir ! Il fait des tas de promesses et après il m’affame ! tous pareils. T’entends Denis ?!
L’autre se redresse hébété, et regarde autour de lui, il tend le bras vers Nathalie65 pour la bouteille, elle le repousse.
– Non mais tu vois ! elle me dit, il est pété comme un coing il sert à rien ! j’en peux plus.
– Ouais mais moi je pouvais pas laisser les chiens sous la pluie. Je dis.
– Rien à foutre, je préfère les chats de toute façon.
Mes épaules s’affaissent un peu.
– Bon moi faut que j’aille travailler.
– Ouais bah salut, elle râle.
J’hésite un peu puis lui donne les tickets restaurant.
– On m’a donné ça pour toi.
– Vingt cinq euros ! putain, t’es meilleure que moi pour faire la manche !
– La chance du débutant…
– Nan ! rien à voir copine ! t’as vu ta tronche ? C’est juste que tu fais pitié.

© Carnets de Soizic - 2017

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