Le jour du lapin

soizic-lapin-lowJ’ai six ans, c’est le jour du lapin. Je cours vers les clapiers en braillant, ça sent l’hiver et le brouillard, les vieux restes de cheminées braisent encore. Mes pieds font craquer l’herbe gelée. J’applique tout doucement le talon puis les orteils, ça fait plus de bruits et de sensations.
Ma nourrice monte la côte derrière moi, elle se balance d’un côté sur l’autre dans sa blouse à fleurs bleues, Giselle en a une bonne dizaine des comme ça. Elle me fait choisir le plus gros des lapins, c’est à moi de le trouver, un jeu, elle le sort de sa cage et le met dans mes bras tendus.
Je le caresse tout doucement, en redescendant vers la cour de la maison, des oreilles au long du dos. Giselle slalome un peu, évite les flaques de boue gelée près de la terrasse, la cour est nue, sableuse, pleine de creux et de rebonds ou l’eau se loge et croupit toute l’année. La maison a deux ailes, à gauche, une partie cuisine avec chambres au premier étage, à droite, la buanderie qui sert à stocker les provisions pour l’hiver et le vin en tonneaux, ils en boivent à tous les repas dans les mêmes verres qu’à la cantine, ceux où on peut lire son âge au fond.
Il y a aussi une petite tonnelle/cabane à outils contre laquelle est appuyée l’échelle.
C’est là qu’on s’arrête.
Je fais une dernière caresse au lapin, puis, le tiens bien fermement pendant que ma nourrice sort de sa poche une petite cordelette et un canif. C’est toujours à peu près à ce moment là que l’animal se rend compte qu’on lui a fait à l’envers, il commence à bouger, se débattre. Une arnaque la fillette qui fait des papouilles, ça marche à tous les coups notre combine. Giselle s’arrange toujours pour que je sois là le jour du lapin, elle dit que dans les bras des enfants, la bête ne sent pas la mort qui marche sur lui. Moi c’est le seul moment où j’ai le droit de caresser les lapins alors ça me va très bien. Giselle attache les pattes arrière avec la cordelette, bien serrées l’une contre l’autre, l’animal couine et veut griffer mais je sais bien le tenir sans me faire mal, elle m’a appris.
Quand elle a fini elle me le prend des bras et le suspend à l’envers sur un barreau de l’échelle, il gesticule dans tous les sens, se recroqueville vers le haut en poussant de petits cris. Je m’assois sur une marche à côté pour regarder et lui fais un petit signe d’adieu. Giselle attrape la « pierre à lapins » sous l’échelle, lui flanque un grand coup sur le crâne, ça me fait cligner des yeux.
Il se balance un peu la tête dans le vide, assommé. Elle fait plusieurs entailles au niveau des pattes arrière, enlève un tout petit peu la peau à chaque fois pour pouvoir ensuite tout prendre à pleines mains. Vérifiant une dernière fois que la prise est bonne, elle plie un peu les genoux. Puis tire un grand coup vers le bas jusqu’à la tête, la peau et la fourrure se détachent d’un seul coup, glissent comme une chemise. C’est magique. En dessous, l’animal est blanc-rose, lisse, légèrement brillant. Giselle met la peau sur la marche et je la tripote pendant qu’elle lui tord le cou.
Crac.

© Carnets de Soizic - 2017

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