Libertés

soizic-verre-gris

– Les odeurs des autres, c’est une manière réaliste de voir des fantômes. À Paris on trempe dans le jus de tout le monde alors qu’à la campagne, de temps en temps on croise quelqu’un, ce quelqu’un laisse une empreinte par l’odeur, quand on s’en va d’un endroit, on reste là longtemps après, on reste avec les autres même quand ils ont disparu. Moi ici, je vais de café en café, il y en a partout des gens, mais je ne me souviens jamais de personne, y a plus de fantômes. Même moi je ne laisse pas de traces dans la ville, ça me fait peur, je mets des parfums forts pour marquer les esprits, je suis photographe pour me souvenir des autres. Tu comprends Soizic ?
– Oui c’est une belle façon de voir les choses.
Je tourne la silhouette féminine en plastique rose qui sert de touillette à cocktail dans mon verre. Je me demande pourquoi on ne fait pas des modèles de touillettes avec des hommes en érection, peut être que ce serait moins pratique pour remuer les glaçons.
J’ai eu le malheur de dire au monsieur en face de moi qu’il a un parfum fort au poivre, ça l’a surpris et intéressé, m’a trouvée franche, il poétise tout ce qui lui tombe sous la main depuis un quart d’heure qu’on est là. J’aime bien l’écouter.
Il me passe un tas de photographies en argentique noir et blanc, ce type m’a contactée il y a deux semaines pour une série de photos sur le thème des femmes et de la liberté, c’est mon créneau, je l’ai retrouvé dans un café.
– Alors qu’est-ce que tu en penses ? Il demande, tu serais partante pour un shooting?
– … Les femmes et la liberté, j’aime beaucoup le thème mais je ne vois pas très bien le rapport avec ces photos.
Il a une soixantaine d’années, un filet de bave sur la bouche qui se régénère en quelques secondes malgré qu’il s’en débarrasse assez régulièrement. Cheveux longs noués derrière la nuque, fume des Gitanes bleues, pour bien marquer les esprits en plus du parfum. Il écrase sa cigarette, croise les bras sur la table, se penche avec moi au dessus des photos, compréhensif :
– Justement, si. La liberté est partout à travers la nudité de ces femmes qui s’offrent à l’objectif, elles sont là, elles donnent une toute petite seconde de leur être pour toujours au monde, elles s’affirment aux yeux de tous, leur personne, c’est cette liberté là qui m’intéresse, d’ailleurs tu vois je prends des corps particuliers, pas des mannequins.
– Des corps particuliers ? Excusez moi de vous dire ça mais vous photographiez des femmes nues sur des draps blancs, avec des talons et du rouge à lèvre, on voit parfois les stores baissés qui se reflètent sur la peau. C’est très joli hein, vous choisissez des beaux seins et des beaux culs, mais la particularité je vois vraiment pas, y en a pas une seule qui soit courte sur pattes ou qui ait un petit bidon, à part la femme enceinte… les visages sont parfaitement lisses, je ne vois pas de gros pifs, vous en prenez en photos des gros pifs ? Des peaux sableuses ? Des vraies gueules sans anticernes ? Un œil qui dit merde à l’autre ? Je dis ce que je pense hein vous fâchez pas.
Il s’enfonce dans son siège et m’observe en souriant légèrement, je vois les rides qui se dilatent un peu, il marque un temps.
– Vous croyez que ça m’apporte quoi de vous rencontrer mademoiselle ?
Il repasse au vouvoiement, je suis peut-être allée un peu loin.
– J’en sais rien pourquoi ?
– Ça ne m’apporte rien, une de plus ou une de moins…
– Ah ça vous plait pas ce que je vous ai dit ? Bah au moins c’est cohérent avec votre travail de me répondre ça.
Et merde !
– Vous êtes un peu jeune pour me faire la morale mademoiselle
– Je vois pas le rapport.
– Vous saviez qu’il y avait du nu, je vous avais prévenu dans le mail.
– Oui du nu, d’accord, mais je ne m’attendais pas à ça ! pas comme ça ! la liberté et les femmes enfin !
– Je travaille pour la cause féministe ! j’aide les femmes, je les aime !
– Moi j’ai plus l’impression que vous vous rincez l’œil.
Silence, il rougit légèrement au niveau des pommettes, essuie la bave, vide son verre d’un trait et s’en ressert un autre, toute son admiration pour ma franchise a disparu. J’ai envie de m’en aller.
– On ne m’a jamais parlé comme ça, il grogne, vous n’êtes pas la mieux placée pour commenter mon ouvrage, et mon projet est soutenu par Muriel Robin et d’autres ! J’ai trente ans de métier moi !
– Je vous donne mon avis, c’est tout.
– Je m’en fous de votre avis.
– Ok. Je lui souris
– Ça ne va pas le faire entre nous. Il dit.
– Ah non c’est sûr !
Je tourne l’horrible touillette, rallume une cigarette, il ne dit rien, il me sonde avec un petit sourire, claque de la langue pour me faire comprendre qu’il m’a cernée. Je me sens mal, faut pas se démonter, j’argumente :
– Mais quand même d’ailleurs, parlons-en de Muriel Robin, je l’ai pas vue dans vos clichés, pourtant elle a une sacrée gueule, une présence, elle est particulière, elle est forte, c’est beau. Moi je l’aurais mitraillée à votre place.
– C’est un soutien et une amie.
– Bah tiens ! vous prenez des jolies actrices et des crève-la-faim qui feraient n’importe quoi pour avoir un book et qu’on les regarde un peu, vous utilisez les corps et les visages gratos en plus ! toujours les mêmes tronches lisses, vous rejetez vergetures et cellulite, en laissant toutes les femmes normales sur la touche et vous appelez ça femmes et libertés… vous refusez de montrer ce à quoi tout le monde devrait s’habituer, le réel.
Il ouvre la bouche, veut éternuer, n’y arrive pas, ça l’énerve encore plus.
– Faites attention à ce que vous dites je connais votre nom Soizic Kopoclobov ! et j’ai du réseau, ça pourrait vous nuire. Il tousse.
– Kostoglotov ! Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse sans déconner ? On n’a plus le droit de dire ce qu’on pense parce que vous êtes un artiste trente ans d’âge et que vous trainez avec des gens célèbres ?
– Vous êtes odieuse, parfaitement odieuse.
– Je suis féministe moi monsieur, pas juste pour le dire comme ça et faire bien, vraiment féministe. Vous, vous ne l’êtes pas, vous ne vous intéressez qu’aux jolies filles, vous photographiez les corps sans les visages ! vous les mettez sur des lits ! dans les intérieurs, derrière des fenêtres, vous choisissez des soi-disant causes pour votre plaisir personnel, c’est tout ce que vous faites.
– Et pourquoi je vous ai appelée ? vous vous croyez belle ?
– De visage non, mais je suis bien foutue, ça se voit sur mes photos de profil, c’est pour ça qu’on est là.
Il ramasse précipitamment son tas de photos éparpillées et les fiche en vrac dans un carton à dessin qu’il avait apporté exprès.
– Vous êtes complètement stupide mademoiselle, j’ai perdu beaucoup de temps avec vous je ne sais pas si vous vous en rendez compte !
– Non.
– Je préfère qu’on arrête cette conversation insultante.
– C’est vous qui insultez les femmes et elles se laissent faire en plus.
– Ça suffit ! Je vous laisse la note pour la peine.
– C’est ça !
– Vous êtes une extrémiste ! une chienne de garde !
– Mais grave papy, c’est toi le vrai féministe ! t’aimes les belles femmes c’est la preuve non ? T’as tout compris !
Il traverse la terrasse chauffée à grandes enjambées pour sortir.
– Je parlerai de vous Soizic Kospoblokov !
– KOS-TO-GLO-TOV !
Et il claque la porte derrière lui, je le vois s’éloigner à toute allure dans la rue, souffle par la bouche doucement, plusieurs fois de suite, mes mains tremblent légèrement sur la table. J’appelle Jasna, elle est comédienne, elle connaît ces choses là.

– Mais t’es complètement folle ma pauvre fille ! Hurle Jasna dans le téléphone.
– Quoi ? C’est un malade !
– Tu ne peux pas dire ça à ce mec ! il a trop de réseau tu vas te faire bouffer !
– Mais quoi ? je lui explique pourquoi je ne veux pas qu’il me prenne en photo et il le prend mal qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
– Soizic ! tu ne peux plus dire aux gens ce que tu penses ! on n’est pas sur les quais de Seine là ! Tu veux te faire ta place dans les milieux artistiques ? Tu fermes ta gueule ! le mec il suffisait d’être polie et de lui dire que t’étais pas prête à poser nue, point barre.
– Pourquoi ???
– C’est comme ça ! tu entres dans cet univers, tu dois te taire et dire que tu aimes tout le monde, sinon il y en a qui vont vite décider que c’est de la merde ce que tu écris et ce sera foutu pour toi.
– Mais non ! c’est juste un boulet.
– Écoute, ça fait dix ans que je suis là dedans, j’ai vu plein de gens dire un mot de travers et se faire retourner. Soizic tu as un bout de doigt de pied dans la bonne case mais le reste est dehors, te fais pas démolir.
– C’est pour ça qu’il y a des gens scandaleux qui restent tranquillement à leur place et que les choses mettent autant de temps à bouger.
– Il faut que tu apprennes à fermer ta gueule. Tu es trop sûre de toi, tu es prétentieuse, tu es arrogante il faut que ça change !

Je commande un troisième mojito en happy hour, je me noie dedans, on me remue au milieu des glaçons, j’ai froid. C’est sûr, je vais être triste si Muriel Robin me déteste.
Même si je préfère Raymond Devos.

© Carnets de Soizic - 2017

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