Paillettes pour filles

Catherine est partie s’acheter des lunettes de soleil parce qu’elle trouve que c’est le printemps, moi je me méfierais à sa place.
Je suis coincée entre froid et chaud sur les quais depuis le début de la journée, j’arrive pas à savoir ce qu’il faut que je fasse avec mon blouson.
– Bah je sais pas moi, achète toi un châle. Elle dit en se préparant à partir.
– Je dois remplir mon frigo.
– Je te laisse mes boites, je reviens dans vingt minutes ok ?
– Vingt minutes ?!
– Et t’es gentille avec mes clients tu t’énerve pas, même s’ils sont bête hein !
– Tu le fais tout le temps toi.
– Oui mais c’est pas pareil.
Elle s’éloigne, je roule une cigarette et retire ma veste pour la troisième fois, puis je me place entre ses boites et les miennes, c’est vrai qu’un châle, ce serait bien.
Catherine commence sa journée toujours vers 14h, elle fait toujours plus de chiffre que moi qui viens à dix heures, ça m’agace un peu, je m’évapore dans des histoires de rangement, je réfléchis à comment ça pourrait être mieux agencé les livres. Peut être que je suis pas assez aimable aussi.
– Thomas, tu peux pas prendre le rose, c’est pour les filles !
– Mais y a des paillettes…
– Ça aussi c’est pour les filles mon chéri, regarde il y en a un bleu là, à la rigueur tu peux prendre celui là… excusez moi mademoiselle !
– Oui ? Je m’approche un peu.
– C’est combien les bracelets ?
– Trois euros madame.
– Ça doit pas être de très bonne qualité…
J’ouvre la bouche et pense à Catherine alors je la referme très vite et je souris. Le garçon a six ans à tout casser, il regarde avec envie le bracelet rose à paillettes et le compare au bleu beaucoup plus sobre.
– Et au fait, ceux avec les paillettes c’est quatre euros… je rajoute.
– Ah ben tu vois Thomas ! en plus c’est cher les bracelets pour les filles.
– Mais si je le paie avec mon argent de poche ?
– Je suis désolée mon chéri, c’est comme ça, mais je t’offre le bleu si tu veux.
Elle s’accroupit à côté de lui et lui caresse le front, c’est du Burberry son trench-coat, obligé, il a pas l’air d’avoir été acheté sur une aire d’autoroute ou chez Tati. La mère doit avoir à peu près trente-cinq ans, on voit sur son visage qu’elle ne boit pas et qu’elle ne fume pas, elle ne porte que quelques rides d’angoisse ou de tristesse au coin de la bouche, une alliance en or. L’enfant boude un peu, il ne comprends pas pourquoi on l’empêche de dépenser son argent librement, déjà qu’il a dû faire un effort ce matin pour enfiler les souliers vernis du dimanche qui lui font mal… Je le sais parce qu’il tord ses pieds sur le côté pour pas avoir à poser la plante et le talon par terre. La maman ne s’en est pas rendue compte, c’est juste qu’elle essaie d’être bien, de le préparer aux choses de la vie, à genoux sur le pavé en lui caressant les cheveux.
– Excusez moi ? Je dis.
– Oui ?
– En fait je crois qu’il m’en reste des bleus à paillettes en réserve, ça pourrait faire un juste-milieu ?
Thomas veut sourire, il veut crier oui.
– Elle dit ça pour qu’on achète celui à quatre euros et pas à trois, c’est une commerçante, elle veut qu’on dépense plus d’argent, tu comprends ?
La vache… ! e gosse m’observe, il se sent trahi, je secoue la tête d’un côté sur l’autre, la mère a du dédain, je tire sur la fin de ma clope qui est presque finie, quand est-ce qu’elle revient Catherine ? Que je puisse retourner dire ce que je pense à mes clients.
– Mais si j’en veux un avec des paillettes ?
– Non. Tu ne pourras pas te balader avec, les autres vont se moquer de toi, ils vont te traiter de fille. Elle dit tout doucement.
J’ai la nausée et le môme lâche l’affaire, il est poli celui là, bien élevé, on ne peut pas enlever ça aux parents c’est sûr. Non parce que j’en vois des horribles ici qui s’accrochent aux tables en hurlant pour un caprice même qu’on a envie de leur claquer le beignet ou de leur coller une balle dans la tête. Non, le petit Thomas baisse les yeux, il acquiesce, il cède.
La mère désigne d’un petit signe de la main le bracelet bleu.
– Je vous fais un paquet ? Dis-je en le décrochant de son portant.
– S’il vous plait. Elle me donne trois euros.
Je me retourne vers les boites pour attraper le papier kraft et le scotch, elle est occupée à lui montrer les gargouilles de Notre-Dame, faut que je lui fasse une crasse à cette saloperie, je prends un bracelet rose à paillettes dans le tiroir qui sert de réserve, et l’emballe bien solidement pour qu’il puissent pas le défaire avant d’arriver chez eux, je fais pleins de tours avec le scotch, à la fin j’y colle une agrafe en plus pour être sûre.
– Dis au revoir à la dame ! Lance la mère en partant.
– Au revoir madame.
– Au revoir Thomas, viens m’acheter des livres quand tu seras plus grand !
Il sourit, son petit paquet dans les mains, disparaît sur le quai en sautillant pour pas avoir trop mal dans ses chaussures vernies, accroché qu’il est au trench-coat beige de sa mère.
Ils vont être surpris, il sera content le gamin. Je remets le bracelet bleu sur son portant.
Je dois un euro à Catherine avec mes conneries.

© Carnets de Soizic - 2017

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