Éponge ton chat !

 

 

 

– Il y a ce morceau de dalle de bitume qui dépasse du trottoir. Elle me fait trébucher, danser, voler à plat ventre au ras du sol… c’est relou. Ça fait partie des détails du parcours quotidien que mon cerveau ne mémorise pas. Par pur sadisme ou rancune mal placée à l’égard des coudes et genoux.
– Tu te disloques en plein de morceaux ma biche, tu te dissocies, c’est pas bon pour ta santé mentale.
Ça me fait taire, je commence à réfléchir à ce qu’elle vient de dire.
– Mince Soizic, te prends pas la tête ! paie ton coup c’est ton tour ! Dit Coco.
Je décolle de mon tabouret, et coule entre les gens qui dansent, vers le bar. On est au Shannon, musique variée plus ou moins potable, entrée gratuite jusqu’à minuit, bière dégueu à cinq balles. Ils passent Bonga, j’aime bien, ça me rappelle quelque chose qui m’angoisse mais je sais pas quoi. « te prends pas la tête » elles ont dit, je passe commande.
Mais quand même, pendant que j’attends j’y pense, je crois que c’est cet enfoiré d’accordeur de pianos avec lequel je m’étais mise en couple avant de décider de commencer le véritable apprentissage de la vie. Le type me crachait de gros mollards dans la figure pour voir s’il arrivait à viser à côté de mon visage, ça le faisait marrer. Deux ans je suis restée… Maintenant tu touches à un de mes cheveux t’es un homme mort. Deux ans la blague.
– C’est peut-être pour ça que je me morcèle en parties de corps indépendantes, je dis aux filles après leur avoir raconté, genre le crachat de la mort qui t’éclate en mille morceaux.
Coco sirote sa bière incrédule, Océane n’écoute pas, elle fait la gueule. On est venues là pour la faire rire, parce qu’elle a perdu les quatre chatons qui étaient nés la semaine dernière, même qu’elle nous en avait rempli Facebook avant le drame…
– En fait tout ça, ça me rappelle que si je m’appelle Soizic c’est à cause d’un chat !
– Quoi ?! Dit Coco, file moi une clope.
– Le chat de qui ?
– C’est un chat qui est le héros d’un livre.
– C’es masculin « Soizic » ?
– Non…
– Bah c’est une chatte.
– Oui…
– Alors pourquoi tu le dis pas ?! Râle Océane. Si c’est une chatte tu dis une chatte, pas un chat !
Coco et moi, on se marre.
– Nan mais c’est vrai merde ! alors voilà ça y est c’est connoté donc on peut plus dire une chatte sans rigoler bêtement, c’est fini la cour de récré hein, ça m’énerve ça aussi !
– … Mais pour mes histoires de morcèlement on fait quoi du coup ?
– Soizic ! Il est minuit là faut s’amuser un peu ! dit Coco, t’as l’alcool trop alambiqué, on s’en fout de tes morceaux, j’ai dit ça comme ça tout à l’heure moi ! de toutes façons, ce qu’on est, c’est rien que du steak relié à d’autres bouts de steak et puis c’est tout.
Ça fait blanchir Océane, qui s’affaisse un peu avec ses angoisses de mort, mais Coco la secoue, la tire de son tabouret et la prend par le bras.
– Bon les meufs il est minuit ! Elle dit, cul sec les pintes on va danser !!

Ne plus penser du tout, c’est pour ça que les gens viennent ici, mais moi ça me prend du temps à chaque fois. Ici, ça sert à dépasser des limites de manière sécurisée et raisonnable en claquant du blé. Le vendredi soir. C’est ce qu’on fait presque tous, génération bière-houmouss-jesaispascommentvivre, élevée dans un trop gros tas de coton.
Océane rigole un peu parce que Coco fait la danse de la sirène blasée, moi je regarde autour en bougeant un peu, j’ai des vertiges réguliers qui me font faire des vagues sur ABBA, je vois les visages mous et flasques autour, toutes nos énergies qui se transforment en sueur, en pintes renversées, en trous de boulettes dans le T-shirt, la chaleur du groupe, je me sens invincible.

Et puis il y a cette main sur mes fesses.
Je me retourne. Il est trapu, et me sourit à pleines dents. Je fais pareil en reflet, il a les yeux tout petits et plissés, il est content de lui, fossettes hautes qui le prouvent.
Je lui décolle un direct du droit dans sa face bovine à cette enflure sous les exclamations autour. Il chancèle en se tenant la mâchoire et moi je récupère un équilibre après trois pas sur le côté.
Il y a un moment de vide où on se tient l’un en face de l’autre, « Gimme gimme gimme a man after midnight ! » qu’elles chantent… je vais me le faire ouais. Des gens s’interrogent autour, les bras ballants.
Je vois bien qu’il essaie de faire monter tant bien que mal au cerveau, les informations sur le choc facial qu’il vient de recevoir, ses lèvres sont humides avec l’effort.
Finalement il lève la main et me donne une gifle qui effleure mes cheveux parce que je peux pas rester fixe sur mes deux pieds à cause de la bière.
Je hurle de rage et tout le monde se retourne, je me jette sur lui, l’attrape à la gorge et cherche à griffer le visage mais ça lui fait pas grand-chose parce que Catwoman se ronge les griffes. L’angoisse depuis l’accordeur et les crachats. Le mec se débat et il faut quelques secondes aux autres pour réagir. On me prend par les épaules, on m’extirpe, j’ai les pieds qui battent en l’air, les filles me récupèrent et me secouent.
– Oh !! t’es folle ! on va se faire virer !
– Il m’a touché les fesses !
Coco hurle :
– Mais Soizic !!!!! on se tire au fond !
Et elle finit de m’arracher à la mêlée, me traine par le bras et me jette sur un canapé dans lequel je m’écrase avec l’envie de vomir. Elle s’assoit à côté de moi et Océane vole le pichet de bière et les verres sur la table voisine, les propriétaires sont trop bourrés pour s’en rendre compte.
– Ça n’a pas de sens ! la vie n’a aucun sens ! ça sert à rien tout ça… dit Coco en regardant le groupe qui continue de se battre.
Océane est en joie pour de bon, elle se sert copieusement en bière et lève sa pinte vers le mec qui, maintenant, se fait taper par d’autres. Elle a un sourire barbare, sautille en criant : « C’est la guerre !!! ».
– Et c’était ça qu’il fallait pour qu’elle arrête d’être triste bravo Soizic !
La baston fait un nœud de corps qui grossit à vue d’œil tandis que les vigiles accourent et creusent dans le fruit en battant des bras pour récupérer le noyau par le haut du pull. Le type s’agite, me montre du doigt mais trop tard, j’ai l’air d’être vautrée là depuis longtemps, il trépigne à ma vue et je lui fais un doigt dans le dos du vigile qui le traine vers la sortie. Les autres le regardent disparaître dans la rue et cessent doucement de s’écharper, recommencent à danser.
On lève nos verres, dernier hommage, par la bière épongeuse de chatons morts.

© Carnets de Soizic - 2017

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