10% de barges

 

On est sur le haut de la place du centre Pompidou. Zonebbu éructe à cause de l’infâme mobile de Calder, il aurait fait beaucoup mieux en matière d’installation plastique et le pognon qu’on lui aurait donné pour un truc comme ça, lui aurait permis de réparer sa Jaguar qui pleure au garage. « C’est le joint de culasse qu’a pété ! » a dit le mécano en s’essuyant les mains, et Zonebbu est allé s’acheter un plan de métro et des tickets en chialant sa race.
Bref, on en est là, lui qui râle, et moi, le soleil par dessus mes paupières plissées, je contemple le musée. C’est calme.

Et puis à un moment, il y a une ombre tout près de mon épaule, je tourne la tête. Un homme au visage difforme, écarquillé, tend la joue, son corps se gonfle et se dégonfle en respirations, il a un truc qui pendouille du visage, ça vient de la bouche, c’est gris comme sa face, liquide.
Il se gonfle encore une fois et me frôle, je sors de l’effroi et hurle, ce hurlement pousse mes jambes qui bondissent sur le côté, je percute Zonebbu, il bascule, se tord les pieds, je le rattrape par la manche et on est projetés tous les deux, sautant d’un pied sur l’autre pour récupérer l’équilibre.
– Mais vous êtes complètement folle ma pauvre fille ! Il gueule
Moi je m’accroche toujours à sa manche en cherchant des yeux le tordu avec son visage qui dégouline. Il n’est plus là. Simplement l’ombre un peu difforme des arbres et du soleil filtrant au travers, sur le gris de la ville.
– Oh ! Soizic !! Y a des gens qui nous regardent là ! Il se secoue pour que je le lâche.
– Je sais pas ! je suis désolée ! j’ai cru voir un truc, je me suis trompée…

– Et vous êtes déjà allée voir un psy pour vos problèmes d’hallucinations ? Il me demande en descendant vers le musée une fois qu’on s’est un peu calmés.
– Ça n’a rien à voir, je dis en récupérant mon souffle, la main sur le côté du cou pour savoir si mon cœur va éclater ou pas, ça m’angoisse un peu…
– Non mais vous avez des trucs comme ça depuis quand ?!
– Quelques années, je sais pas, depuis que ma vue a baissé, c’était pas arrivé depuis longtemps j’ai été surprise.
– Moi je dis que vous êtes folle ! il râle, vous vous rendez compte que j’ai failli tomber avec vos conneries !
– Oh ça va j’ai eu la trouille là, vous pourriez être un peu plus compréhensif.
– Je peux rien faire contre les divagations morbides de votre esprit…
– Ça s’appelle le syndrome de Bonnet, c’est un truc de malvoyant, je suis pas folle je vous dis.
– À chaque fois que je suis avec vous il faut que vous fichiez tout en l’air, on ne peut rien faire normalement.
Il me jette un coup d’œil méchant en ouvrant son sac aux portiques, je suis pas assez classe pour lui, ça le rend toujours un peu mauvais.
– Faites gaffe elle est cinglée, il grogne à l’agent de sécurité qui me jette un long regard perplexe avant de me laisser entrer.
– Vous êtes tellement désagréable. Je dis en le rejoignant.
– Attendez c’est flippant votre truc aussi, vous voyez des monstres en pleine rue.
– Non mais vous me laissez même pas m’expliquer… j’ai cru que j’étais folle moi aussi les premières fois, je vous dis pas la galère à faire les recherches toute seule sur Internet, j’avais trop peur d’en parler au toubib et qu’on m’envoie à l’HP comme mon grand père. Mais y a plein de gens qui ont ça en fait.
– Vous êtes barge, y a pas à tortiller.
L’ambiance est mauvaise, on se sépare à l’entrée de l’exposition, je le laisse en plan dans la première pièce, il y a une patinoire vide, la glace est sciée en surface, de traces de lames et de mains imprimées, parcourues de poussière blanche et froide s’envolant parfois dans les courants d’airs.

J’ai encore le visage halluciné dans la tête, en m’arrêtant dans une salle remplie de films. Je me dis qu’il faudra que je la dessine, au loin dans la première pièce, j’aperçois Zonebbu qui soupire au milieu des triangles et des rectangles de matières, couleurs dépouillées.

Les taches et fesses rousses du faon qui circule entre les murs d’un lotissement, maisons toutes identiques des bonnes familles classe moyenne, les films sont souvent incrustés dans les murs en tout petit, je me noie dedans, l’animal est perdu dans un living room sans meubles.

Un cri retentit dans l’exposition, deux cris, ça vient de la première salle, celle de la patinoire vide et des formes géométriques accrochées au mur.
Je reviens sur mes pas en vitesse parce que je sais que ce cri n’est pas n’importe lequel, c’est un cri de Zonebbu en état d’irritation extrême, je cours vers lui.
La pièce immense est plongée dans l’obscurité, les visiteurs surpris dans le noir s’exclament, je me cogne à quelqu’un, avance à tâtons. Je crois que plus personne ne bouge, on est en proie à l’inquiétude. Long moment de suspension, j’entends les sons du frémissement nerveux de vêtements froissés par les mains moites autour de moi, et plus loin l’échauffourée, chocs contre un mur, bruits de chaussures et pieds qui glissent, la voix de Zonebbu résonne : « ENFOIRÉS ! »
Après il y a un grand « BOUM » et la lumière revient, les gens autour, bras ballants, incrédules cherchent la cause, certains sont accroupis d’autres rasent les murs, suants, en proie à la psychose qui nous habite tous, une vieille dame s’agrippe au bras d’une autre « qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qui se passe ? », elle s’étouffe un peu.
Il est assis sur la patinoire, hurle au scandale tandis qu’un gardien de salle le pousse, Zonebbu glisse comme un sac de quelque chose et deux agents de sécurité le tirent hors de la glace. À côté de moi, un type commence à filmer avec son téléphone.
– Mais qu’est-ce que vous me faites ?! Crie Zonebbu, la veste retournée sur ses épaules. Vous êtes malades !!
– On vous a dit que c’était interdit de monter sur la glace monsieur !
– Mais elle sert à rien alors !
– C’est réservé aux performers.
– Et ils sont où vos performers ?
– En congé !
– c’est une arnaque ! vous nous enflez !
– On va devoir vous faire sortir du musée monsieur.
– Jamais de la vie, j’ai payé dix balles ! Lâchez moi ! Soizic ! il hurle en tendant une main vers moi. Faites quelque chose !!
Je le vois qui sautille au milieu des trois armoires à glace, il se fait transporter les pieds presque en l’air du haut en bas des escaliers. « Soizic ! » j’entends au loin, je me demande vaguement ce que je peux faire. Finalement je ne fais rien.
J’ai payé dix euros moi aussi, mais je décide de le rejoindre, tant pis, j’attends que les visiteurs s’essuient le front, se désagrègent les uns des autres et des murs, et du sol, ce n’était pas un attentat « vous savez avec tout ce qu’on entend ! ah ben oui ben oui, la semaine dernière en Allemagne encore… et puis à Londres. Forcément on y pense monsieur, forcément ».
Je fais bien attention à ce que personne ne se rende compte que je suis avec lui.
Soizic Kostoglotov sort du centre Pompidou l’air détaché, avec des faons à la glace dans la tête.

Zonebbu époussette sa veste sous le mobile de Calder.
– Vous avez même pas levé le petit doigt !
– Bah je suis folle, j’allais pas aggraver votre situation non plus.
– Saleté ! Je vous ai vu rigoler !
– Mais non !
– Si menteuse !
– J’ai souri, c’est nerveux. Pourquoi vous êtes monté sur la patinoire ?
Il me tourne le dos, se met en marche, je le suis.
– Vous voulez boire un café, Zonebbu ?

On est assis à la terrasse de l’Imprévu, dans une petite rue pas loin.
– C’est absurde les expositions Soizic, on ne met pas une patinoire quelque part pour ensuite interdire d’aller dessus, vous imaginez si on faisait ça avec la patinoire de Noël de l’hôtel de ville ? Les gens deviendraient fous ! moi je suis monté pour que ça serve à quelque chose ce tas de glace, c’est tout. Puis après les mecs de la sécu, ils ont commencé à s’exciter, à vouloir grimper aussi pour venir me chercher. Y avait un gros bouton noir sur le mur, je me suis dit « quitte ou double j’essaie ». Au moment où y en a un qui se précipitait sur moi, j’ai appuyé.
– Et ?
– Ça a tout éteint, voilà.
– Ah c’était ça…
– Je comprends pas l’humanité.
Il fait la gueule, lèvres gonflées, met une cigarette entre ses dents qu’il laisse pendre ou tète goulûment, c’est selon. Le filtre est trempé, j’ai un petit hoquet d’horreur que je camoufle par un deuxième faux hoquet, il me regarde fixement.
Je tousse :
– Donc vous vouliez briser la glace avec l’establishment artistique.
C’était pas drôle, ça le fait pas rire du tout.
– Vous savez que les gens sont trop cons pour voir la beauté de l’étrange Soizic ?
– Ça, quand ça vous concerne c’est tout de suite esthétique.
– Non mais vous vous êtes folle, pas étrange.
– Vous venez de piétiner une œuvre d’art, je sais pas quoi vous dire…
– Non ! je voulais la faire vivre, c’est de la folie artistique.
– Mégalo.
– Non ! moi je crois que 90% des êtres humains sont complètement cons.
– 90% des gens que j’ai rencontrés dans ma vie m’ont dis que 90% des gens étaient cons.
– Ah vous avez dû tomber sur les 10% de barges qu’il reste.
– C’était pas ce que je voulais dire.

© Carnets de Soizic 2017

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