Abus de pouvoir


Je suis avec Lise sur les quais, on mange des cookies Leader Price au chocolat devant les boîtes. Il fait chaud, la pollution vole en poussières collantes, les oiseaux chantent, le ciel est bleu, les touristes à peau rouge brûlée, errent, hagards autour des dessous de verres et des porte-clefs « Love Paris ».
Ça a tout d’un beau lundi après-midi.
On est joyeuses au frais sous les arbres depuis bien deux heures, je m’en vais parfois d’un bout des boites à l’autre pour encaisser des livres et des attrape-couillons. Puis je reviens et on ne s’arrête pas de parler, on se voit rarement, on en profite.

Et puis, il y a un rasta-man en T-shirt rouge pivoine avec le Che dessus qui s’arrête devant nous. Comme il a le look : « pourlapaixdanslemondefumonsdesjointsonsefaitdescâlinsetons’aimetoussauf lesriches », on lui souri :
– Salut. Il dit.
– Salut, on répond.
Il me fixe avec intensité, puis s’étire et je le sens qui transpire une légère odeur d’alcool par dessous son T-shirt, dans les profondeurs des aisselles.
– T’aurais pas une clope ? Il me demande.
– Si. Je lui en donne une, il l’allume, se tourne vers Lise :
– Il se passe quoi si je te dis que ta copine a quelque chose de charmant ?
Elle fait un autre sourire, un peu plus grand, légèrement crispé sur l’arrière du visage, lève imperceptiblement les yeux au ciel, se tait. Lui, l’air malin, semble attendre quelque chose :
– Heu… ouais merci. Je dis, sans joie.
– Non mais c’était pas un compliment hein ! c’était une constatation !
– Oh mon dieu ! encore lui ! mais il a 200 000 visages ce mec là ! Je m’exclame.
Lise se met à rire, lui pas du tout, il fait un pas vers moi, j’ai un petit sursaut mal à l’aise.
– Qu’est-ce que t’as dit là ?!
Merde.
Des touristes m’appellent, ils veulent acheter, je m’éloigne vers eux, laissant Lise, à regrets. J’encaisse et les observe en même temps, il ne bouge pas, fume sa clope tranquille, chez lui quoi.
Avant de revenir, je réfléchis un peu, il mesure au moins 190 centimètres, il est bien implanté dans le ciment près de mes boites. Il s’y adosse un peu même, interpelle les touristes, leur fait des petits coucou : « madame ! prenez les, les Tours Eiffel là !! pas cher ! », et tous le monde fuit l’air embarrassé, ça se tripote la banane nerveusement puis ça prend les mômes par le col et disparaît vite fait, en sécurité vers le pont des Arts ou je ne sais quoi, loin du tocard. Maintenant y a plus personne, il m’a niqué vingt balles de ventes, obligé, faut que je lui dise. J’inspire, tâche d’avoir un ton gentil :
– Bon, tu sais, là je suis en train de travailler moi, je suis avec mon amie que je ne vois pas souvent, et on aimerait bien que tu t’en ailles…
– C’est vrai ça ? Il demande à Lise.
– Oui c’est vrai.
– Oh putain elle a un beau cul celle là ! s’exclame t’il les yeux pleins d’étoiles, en voyant une passante, qui renonce à fouiller dans les livres et s’en va très vite.
Avec Lise, on se déplace, on s’éloigne un peu de lui, il nous suit avec sa dégaine de sale con, sourire aux lèvres, essaie toujours d’être au plus près de moi, je n’aime pas ça, j’ai pas de voisins aujourd’hui, on est seules.
– Tu regardes pas les fesses des hommes toi ? Il me demande.
– Non.
– Bah tu regardes quoi ?
– Les gens.
– Ah ouais t’es comme ça, c’est tout ?
– C’est tout.
– Parce que moi je regarde tes yeux, mais je regarde aussi beaucoup d’autres choses. Il se passe la langue sur les lèvres.
– Merde !! Je laisse échapper.
– Soizic ! s’exclame Lise.
Il fait un pas vers moi, bras tendu pour me toucher l’épaule :
– Touche pas !
Il insiste :
– Faut que tu te détendes toi hein !
– Tu me touche pas.
Il renonce, mais il a un mouvement du torse vers moi, un mouvement sec et violent, je fais un effort monstrueux pour ne pas reculer, si je recule je suis foutue, il comprendra qu’il peut tout faire.
Comme avec les animaux, par exemple, si on se fait attaquer par un dindon à la ferme, ne pas courir, au contraire il faut se gonfler pour avoir l’air plus gros, même si le dindon fait peur.
– J’aimerais vraiment que tu t’en ailles, je dis en gardant un ton neutre, toujours sur la même note, sans moduler ni partir dans les aigus.
– Et si tu demandes poliment ?
– Pardon ?
– Poliment !
– Tu te fous de moi !
– Soizic calme ! dit Lise.
Je le sais, je parle trop vite, c’est dangereux, cette fois j’ai peur quand il refait un pas vers moi, et je recule vers la table à Tours-Eiffel.
– En fait je peux rester tu sais, il me dit en s’approchant, je fais ce que je veux, et toi tu peux rien faire.
Lise ne sait pas quoi faire, elle scrute les quais pour voir s’il n’y a pas quelqu’un, je réfléchis stupidement à la grosse Tour Eiffel à huit euros juste derrière moi, je pourrais l’attraper, et s’il m’agresse, je la plante dans son cuir chevelu, je lui nique l’arcade avec… et si je me rate… et s’il décide de tout péter dans les boîtes, et nous avec…
– Alors tu dis s’il te plait ou quoi ?
– S’il te plait. Je marmonne.
– S’il te plait quoi ? Il jubile.
– Est-ce que tu peux t’en aller s’il te plait.
– Bah voilàààà !!!! il lève les bras, sourit largement. Bonne et Polie ! il dit en s’éloignant finalement, Bonne et Polie, il chantonne, satisfait.

© Carnets de Soizic 2017

2 Commentaires

  1. Dis donc c est dangereux ce job de bouquiniste ! Mais ça t inspire de magnifiques dessins c est le principal ! Prends soin de toi

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  2. Je préfère les dindons…

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