Je ne paie pas le métro

Avec Pétrole, je saute les portiques à la station Simplon, comme tous les jours. J’ai rendez-vous à Puteaux avec une productrice qui cherche des lecteurs de scénarios capables de produire une fiche de lecture de sept pages, complète et réfléchie en les payant le moins possible. En cash.
Lectures et annotations d’un long-métrage prennent en moyenne quatre à six heures, il faut encore ensuite rassembler le flou des idées, puis faire évoluer une réflexion poussée et fluide sur ces putains de sept pages. C’est un travail d’universitaire en quelque sorte, je réutilise la méthodologie apprise à la fac. Pour que la productrice soit contente, l’argumentaire doit être ludique et agréable à lire, un peu comme du Marc Lévy, du Marc Lévy qui citerait Eisenstein ou Tarkovski.
L’exercice est drôle mais fastidieux quand le scénario est bon, lorsqu’au contraire il faut raturer sur une mauvaise histoire mal écrite et sans personnages, c’est un calvaire.
Je suis rémunérée 50 euros par film.
En ce moment je ne peux rien refuser, je suis à la limite de devoir prendre un travail type hôtesse d’accueil, les affaires sont mauvaises sur les quais. Me résoudre à ne plus acheter ni cigarettes, ni bières m’aurait rendue complètement folle. Il a fallu quand même arrêter quelque chose.

Après avoir essayé le vélib’, et manqué de perdre la vie entre un scooter et un camion de nettoyage des rues, à cause de mon handicap visuel congénital qui parfois m’empêche déjà de me déplacer décemment avec mes pieds, J’ai pris la décision mûre et consciente de ne plus payer les transports en commun.
73 euros par mois pour les métros parisiens, collants, puants, bloqués, à la sécurité incertaine, c’est en soi un scandale. 73 euros par mois pour, par une chance inouïe, avoir le privilège de s’asseoir sur un siège dur au revêtement clairsemé, potentiellement arrosé la veille de bière au vin sauce mayonnaise. 73 euros pour moi, c’est deux semaines de courses, voire plus, ça c’est cohérent. Choper la gastro parce qu’on n’a pas voulu se casser la gueule dans le wagon et qu’on s’est accroché à la barre métallique prévue à cet effet, ça c’est la réalité de la RATP.

Ce matin, je remarque que je circule dans les couloirs de la station Châtelet pour rattraper la ligne une vers la Défense, avec plus d’aisance que le mois dernier.
C’est qu’au départ j’étais absolument terrifiée à l’idée de sauter les portiques, comme tout ce tas de grands sportifs que l’on voit s’envoler au dessus des tourniquets, puis glisser comme des chats entre les portes dans les stations, je suis provinciale moi. Les pratiques urbaines de ce type font toujours peur aux campagnards qui préfèrent grimper aux arbres pour attraper les cerises, ou, pour les moins alertes comme moi, retourner les patates. Moins polémique comme activité.
Au début je passais les tourniquets par en dessous, comme tous les amateurs. Ma très mauvaise vue, m’empêchant d’apercevoir les contrôleurs de la RATP, les rares fois où ils ne se cachent pas derrière un coin de mur, j’appréhendais beaucoup mon arrestation future, la manière dont je me ferais gronder, puis racketter d’un billet de 50. Je me suis rendu compte que le personnel de la compagnie était en fait, très sympathique, et compréhensif.
– Mois prochain tu paie métro ! Dit Pétrole.
– Nan c’est mort il y a la facture de gaz qui tombe mi-juin.
– T’as acheté six vernis à ongles hier !
– Oui mais c’est parce que si je me fais pas plaisir un peu, je me sens vraiment mal tu sais…
– Malhonnête.
On est assis dans le métro, je lui tourne le dos et regarde les tuyaux rouges longeant les tunnels, ils serpentent sur le noir des murs, disparaissent et puis reviennent, quand j’étais môme, je croyais que c’était une langue qui nettoyait les couloirs, toujours en mouvement, toujours en train de lécher les parois, obsessionnelle.

Pour arriver à Puteaux, il faut emprunter une ligne de Tramway, donc, sortir du métro par un portique, entrer dans la zone Tram par un autre. Ce que je fais avec deux mois de pratique, rapidement et sans encombres. En fait, j’ai pu profiter d’entrées de stations vides, tard le soir, pour m’entrainer au saut de tourniquet sans me prendre les pieds dans le machin. J’ai vite compris que c’était moins difficile qu’en apparence, même si ma traversée de la frontière métro/vie réelle, n’est pas tout à fait élégante encore.
Après avoir sauté donc, je passe la porte sur la gauche en me faufilant de profil, moi d’abord et ensuite mon sac. Après j’avance à peine et je les vois ; les trois contrôleurs hébétés, qui m’attendent juste après les portiques.
J’ai une bouffée de chaleur et un frisson gelé qui brûle la plante de mes pieds, comme à chaque fois que ça m’arrive, le flagrant délit de fraude.
On se fait face, on se regarde les uns les autres, la contrôleuse, femme d’une quarantaine d’années, a de grands yeux, ou bien c’est qu’elle les écarquille un peu, je n’arrive pas à savoir. L’uniforme RATP est trop grand pour elle, ce qui arrive souvent chez les nouveaux employés des entreprises à uniformes, il n’y avait plus sa taille, ils devaient recommander du 38, ça fait un mois, elle ne l’a toujours pas reçu, flotte dans son 42, a dû faire les ourlets du pantalon elle même.
Elle m’observe, jette deux trois coups d’œil à son collègue hilare, entrouvre la bouche :
– Mais Mademoiselle ! On était juste devant vous ! on est là je veux dire quoi ! Pourquoi vous avez sauté ?
– Bah… Je sais pas, je dis bêtement, je suis désolée, je vous ai pas vus !
– Mais comment c’est possible ?! glousse le collègue, c’est dingue ! la main dans le sac votre truc !
– Oui… c’est vrai, je sais pas ce qui s’est passé…
– Vous n’êtes pas de Paris ? demande la femme.
– Si, enfin oui j’habite à Paris…
– Vous savez combien ça va vous coûter ??
– 50 euros.
– Bah alors pourquoi vous fraudez ?
Je me tords un peu les mains, luisantes, les frotte sur mon short et laisse passer quelques secondes un peu gênantes.
– J’ai plus les moyens de payer l’abonnement ces deux derniers mois, c’est devenu trop cher… puis je suis pas salariée moi, enfin pas pour une entreprise normale qui paie la moitié de la carte Navigo.
– C’est vraiment honnête ça ?
– Vous croyez que ça m’amuse la gymnastique de faufilage et la course à pieds dans les couloirs !? je râle
– Parce que vous allez partir en courant ?
– Non.
– Je comprends pas comment ça se fait qu’elle nous a pas vus, dit le contrôleur jovial à sa collègue, on était pourtant bien en face aujourd’hui, ça je comprends pas… il répète pour lui même en passant les doigts entre les boutons de sa chemise qui, pour le coup, est toujours de la même taille depuis dix ans, malgré l’extension naturelle de la bedaine masculine à partir des quarante ans. Il sort un petit bloc et commence à remplir l’amende. « Ça devrait pas vous coûter plus de trente euros selon moi d’être aussi distraite », dit il « mais bon la règle est la règle, ça fait cinquante ».
– En fait je suis malvoyante, c’est pour ça que je vous ai pas vus.
– Vous vous moquez de moi ?
– Attends Boris ! J’osais pas le dire mais, t’as vu l’épaisseur de ses lunettes en même temps !
– Ah ouais c’est pas faux ! mais y a des tarifs pour les handicapés vous le savez ça ?
– Oui, mais ils m’ont dit que je suis pas assez handicapée, pour avoir les aides il faut avoir 80% de handicap, et moi je ne suis qu’à 70…
– Vous avez la carte d’invalidité ?
– Non il faut être à 80%.
– Elle mitonne ? Il demande à sa collègue.
– Je crois pas elle connaît le sujet, puis franchement cette paire de lunettes la vache !
– Bon, on va vous la faire à trente pour cette fois mademoiselle, mais faut vous faire aider pour l’argent hein !
– Merci… je dis.
– Carte bleue ?
– En fait j’ai pas d’argent sur moi.
– En plus !!!!!
Je leur souris J’ai chaud, j’ai toujours très très chaud à ce moment là, je sens une goutte désagréable qui dégouline sur mon front, l’essuie avec ma manche le plus discrètement possible. Je vais sentir la transpiration au rendez-vous avec la productrice et en plus je serai en retard.
– Je suis désolée !! j’avais rendez-vous avec une copine, et j’ai oublié mon portefeuille… c’est trop hein ! ça fait gros là ! pardon, pardon ! je pensais pas que ça finirait comme ça !
– C’est ma préférée de la journée ! dit la dame.
– Moi aussi, réponds le contrôleur grassouillet, et votre carte d’identité ?
– Bah elle est dans mon portefeuille qui est chez moi…
Cette fois l’agent laisse tomber ses bras le long du corps, tire un peu sur la mine de son stylo Bic et s’en met plein les doigts.
– Bon, dit il en frottant son index tâché sur le pantalon, on va vous l’envoyer alors, votre nom ?
– Eloïse Leost…
– Adresse ?
– 48 rue Letort. 75018 Paris
– Ok…

Je ne sais pas s’ils m’ont crue, ils ne sont pas bêtes les contrôleurs, mais ils m’ont laissé partir vers mon rendez-vous quand même.
Pétrole se cogne contre les parois du Tramway à répétition en disant « menteuse ! » « menteuse ! ».
Eloïse Leost, mon faux nom, en réalité, c’est une fille chez qui j’étais allée, je l’avais rencontrée par des amis, personne assez snob et très portée sur la cocaïne qui m’avait plus ou moins mise à la porte de chez elle il y a quelque temps, parce que comme je refusais de sniffer cette chose, sur une boîte à CD de Christophe Mae en plus. Je « cassais l’ambiance » avec mon vin rouge, je m’étais sentie exclue, vexée, humiliée.
Depuis j’usurpe son identité le temps de lui faire envoyer, à ses nom et adresse, mes contraventions de la RATP.

© Carnets de Soizic 2017

2 Commentaires

  1. Tes dessins sont toujours aussi magnifiques ! et très sympa cette nouvelle , hâte de lire de nouvelles aventures de bouquinistes …

    Aimé par 1 personne

  2. Parfait ! J’ai bien ri 🙂 merci pour ce petit moment

    Aimé par 1 personne

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