La faim (Névroses partie 3)

Je suis assise par terre dans la ville. Et j’ai très chaud.
C’est un coin de rue à l’ombre. Impossible de savoir dans quel état je me trouve ni où exactement.
Je me rends compte que je n’ai pas mangé depuis trois jours.
Dans le brouillard des jambes j’aperçois un chien, il pisse contre un vélo. Trois gouttes, pas plus. Après il se fait étrangler par le maître qui tire la laisse, et ça le projette loin devant, il disparaît.
Mon dernier repas, je crois que ça a tout foutu en l’air, c’était quelque chose de très gras. Et peut-être qu’il y a d’autres raisons, mais je me mets toujours hors de moi si je perturbe un temps soit peu mon équilibre alimentaire. Il n’est pas possible de mettre trop de nourriture dans mon organisme, au delà d’un repas par jour. Ça me rend malade.
Ce jour là, à cause d’un peu trop de solitude, j’ai dû en faire deux, ou trois, je me disais bien que ça n’irait pas après, impossible de m’en empêcher, je ne tenais plus dans mon short, toute gonflée. Comme il n’y avait personne à voir, je n’ai vu personne. J’ai arrêté de manger.
Et puis j’ai bu. Beaucoup. D’alcool. J’ai fumé.
Il fait très chaud.
Je me lève tout doucement pour aller à la supérette s’il y en a une, ou la boulangerie. Je fais quelques pas puis me rassois, cette fois-ci je ne vais pas y arriver, je suis allée trop loin. Ça me pendait au nez faut dire. Toute ma connerie.

Je m’écrase tout doucement dans le béton, je veux fondre avec lui, je veux m’enfoncer dans la terre et ne plus jamais en ressortir, j’écouterai les chiens et leurs maîtres marcher au dessus de la route. Mes yeux sont pleins de petites poussières luminescentes qui m’empêchent d’avoir une image correcte de l’environnement.
C’est vrai que j’ai eu faim à un moment, mais j’ai laissé faire la douleur dans l’estomac parce que je l’aime bien, ça me fait me sentir légère et transparente. Je veux qu’il n’y ait rien de superflu sous la peau. C’est la règle.
Les immeubles sont haut-perchés dans le ciel, ce ciel monstrueux qui n’en finit pas de cogner à nos fenêtres sans qu’on puisse rien y faire. Je crois que je suis saoule aussi, et depuis quand d’ailleurs ?
– Appelle Zonebbu, dit Pétrole qui ne peut rien faire, sinon, assister à ma liquéfaction. « stupide Soizic, stupide ! ».
Je finis par sortir mon téléphone, ça prend un temps fou de le retrouver dans le répertoire.

– Mais Soizic il est huit heures du matin !!!
– Ah oui ?
– Vous êtes où là ?
– Chais pas…
– Faites un effort bon sang !
– Pétrole on est où ?
– Votre ami imaginaire n’existe pas petite folle !
– Lamarck Caulaincourt sur les escaliers après le métro. Murmure Pétrole.
Je le répète à Zonebbu.
– C’est précis bravo ! Vous voulez pas demander de l’aide aux passants plutôt ?
– J’y arrive pas…
– Bon je m’habille je viens vous chercher je serai là dans une demi-heure.

Je sens une profonde tristesse, elle vient bouffer ce qu’il reste de ventre, c’est peut être parce que je n’ai pu voir personne et que personne ne m’a téléphoné, mais normalement pourtant, je m’en fous.
Je m’endors, je perds conscience contre le mur qui brûle déjà malgré le matin, parfois je m’éveille un peu et vois des jambes.
– Ça va ?
Je lève un peu la tête, il y a un type penché au dessus de moi, les mains sur les genoux, il plisse les yeux à cause de la pierre blanche saturée derrière moi.
– Ça va. Je dis.
– Ça a pas l’air, vous voulez de l’eau ?
– Y a Zonebbu qui vient me chercher…
Il se mord la lèvre, s’accroupit à côté de moi et sors de sa besace une bouteille d’eau, je bois. Beaucoup.
– J’ai oublié de manger. Je dis en m’essuyant la bouche.
– Comment ça ? Il tamponne un mouchoir avec de l’eau, me l’applique sur le visage.
– Chais pas.
Le mec s’assoit tout à fait et me donne un Kinder, sorti de son sac.
– J’aime pas, ça fait grossir.
– Vous avez l’air vraiment mal, je vais peut-être appeler les secours, non ?
– On vient me chercher.
– Quand ?
– Trente minutes il a dit.
Je décide de le regarder, d’essayer de le regarder, il a un peu plus que mon âge, pas grand chose, visage rectangulaire, régulier, mâchoire très dessinée, les pommettes aussi. Des cheveux châtains qui volent au dessus, avec quel air ? Il n’y en a pas. Il ne me quitte pas des yeux.
– Je crois que je vais rester avec vous en attendant.
– Ah oui ? je dis bêtement.
– À mon avis vous êtes ivre en plus du reste.
– Ça c’est normal… c’est parce que j’ai bu.
Je laisse aller ma tête contre le mur en arrière, il me la remet droite.
– Il ne faut pas que vous vous endormiez, ce serait mieux qu’on parle. Si votre ami n’est pas là dans dix minute j’appelle les pompiers c’est compris ?
– Oui.
– Depuis combien de temps vous n’avez pas mangé ?
– Deux jours ?
– Quoi ??? Il se passe la main dans les cheveux, sourcils froncés.
– Un peu plus ?
– Vous vous êtes hydratée ?
– Bière…
– La vache, mais qu’est-ce qui vous rend comme ça ?
– Je sais pas.
Il m’observe longtemps, me remet de l’eau sur le visage.
– C’est parce que je suis grosse en fait. Je lui dis à un moment, je supporte pas la grosseur.
– Vous avez une vision étrange vous êtes très maigre.
– Bah oui mais quand je me vois c’est toujours gros.
– C’est quoi votre nom ?
– Soizic et vous ?
– Adam.

Bruit de moteur, rugissement qui dérape sur le trottoir, je vois l’onde verte de la Jaguar entre deux parcmètres, garée de travers, à cheval sur la route, le moteur tourne encore quand Zonebbu en sort.
Il a sa face fripée au Lexomil du matin, chemise et converses bleues, Ray ban, clope au bec.
– Ah bah quand même !! il râle, j’ai fait trois fois le tour du pâté de maisons Soizic ! Je vous ai appelée !
– Pas vu. C’est lui Zonebbu, je dis à Adam.
Il se lève et va vers lui, main tendue.
– Bonjour !
– ‘jour. Dit Zonebbu qui ne donne pas sa main et lui crache sa fumée dans le visage, l’autre grimace.
Il jette sa cigarette et vient vers moi, se penche :
– Vous pouvez vous lever Soizic ?
– Ouais.
Mais j’y arrive pas vraiment, alors il me soulève du sol, me prends dans ses bras et m’emmène vers la voiture.
– Vous puez la gnôle en plus ! il s’exclame.
– Faudrait l’emmener à l’hôpital non ? Demande Adam qui ne sait pas quoi faire de lui même.
– T’occupe, j’ai une copine médecin, je l’emmène directement chez elle.
– Je peux vous aider pour quelque chose ?
– Non, ça ira mon garçon, réponds Zonebbu en me posant sur le siège passager.
Puis il claque la portière, fait le tour et s’installe au volant.
Moi je flotte dans la climatisation, Zonebbu démarre et je regarde le type, lui aussi, et puis au moment où la voiture quitte le trottoir il s’écrie :
– Où est-ce que je peux te revoir ?!
J’ai le temps de répondre : « Quai Montebello, je suis bouquiniste ! » avant que Zonebbu mette un grand coup d’accélérateur.
Il disparait, lui et sa besace, son Kinder fondu dans la main.
– Qu’est-ce qu’elle va dire votre amie médecin Zonebbu ?
– Elle va vous trouver un psy Soizic, vous avez trop de névroses. Et c’était qui ce petit con ?

© Carnets de Soizic 2017

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