5 euros sous la théière


– Madame Kostoglotov ?
– Oui ?
– Bonjour, c’est Émilie Tronchet, votre conseillère BNP Paribas.
– Il est huit heures du matin ! Je râle, du fond de mon lit.
– Vous en êtes à 500 euros de découvert madame Kostoglotov ! ça fait trois mois que vous êtes systématiquement dans le rouge !
– Mais on est que le quatre juillet…
– Bah oui, c’est bien ça qui m’inquiète ! elle s’énerve à l’autre bout du fil, là je suis obligée de faire quelque chose, on peut pas continuer comme ça éternellement vous et moi. Y a plus d’argent et vous dépensez quand même tous les jours !
– J’ai pas le choix, vous voulez que je vive comment ?
– C’est quoi les 130 euros ?
– Les trains sont trop chers !… mais ça vous regarde pas en plus !
– Restez polie ! et si ça me regarde enfin ! la banque c’est pas fait pour vous entretenir !
– Ah ouais ? moi on m’entretient pas, bah tiens, c’est vrai que c’est mieux de contribuer au génocide du Rwanda hein ! j’ai entendu ça à la radio moi, madame BNP Paribas, je m’informe !
– De quoi ? Mais… mais… et puis on en est qu’au stade des accusations y a pas de preuve !
– Ouais ouais, c’est toujours comme ça avec les gros pleins de fric, on en reste aux accusations indéfiniment, et pour 500 euros, le citoyen lambda on l’allume par contre !
Silence excédé de la banquière, je crois que je suis pas bien réveillée j’aurais dû me taire encore.
– Allo ? je finis par demander un peu plus timide, madame BNP ?
– Tronchet ! madame Tronchet !
– Vous devriez démissionner pour préserver votre éthique personnelle si vous voulez mon avis.
– Comme si c’était facile… non mais, en plus de quoi on parle là ?! vous êtes en train de me rouler dans la farine madame Kostoglotov, c’est n’importe quoi ! vous avez un découvert que vous ne cessez de creuser tous les jours et il faut que ça s’arrête, point barre ! Vous ne doutez de rien vous ! je vous appelle simplement pour vous prévenir que je vais bloquer toutes vos opérations, on a plus le choix.
– QUOI ???
– Je ne peux pas faire autrement.
– Vous m’avez prise en grippe à cause de cette histoire de génocide ?
Long soupir :
– Cette conversation va s’arrêter là je crois, au moins vous êtes informée de votre situation, si vous le voulez bien maintenant je vais raccrocher.
– Et mais vous savez quoi ?! je me redresse sur les oreillers, tape sur la couette : je vais changer de banque moi ! tout de suite ! je souffrirai pas une seconde de plus de participer au génocide du Rwanda ! même que je vais aller chez Crédit Lyonnais et que ça vous fera les pieds !!
Pas de réponse, juste le bruit mort et infini du téléphone, elle a raccroché.
« Merde » je dis en me levant, je fais les tiroirs, 50 euros dans les sous-vêtements, 5 euros sous la théière, et c’est tout.
– Tu vas pas tenir avec 55 euros à Nice, dit Pétrole en descendant du toit par le Velux.
– Chut…
– Irresponsable, complètement.

J’ai quinze appels en absence de Jasna, ma cousine et patronne, depuis la semaine dernière, je la rappelle :
– Soizic !!!
– Je peux aller bosser quand ? Il me faut des jours j’ai plus d’argent.
– Mais ça va ? t’étais où ?? Ça fait une semaine que tout le monde te cherche ! j’ai pas arrêté de t’appeler !
– J’ai eu des petits problèmes de santé, j’étais en convalescence à la campagne.
– Comment ça ?
– Rien de méchant, j’ai fais un malaise, mais c’était rien, Zonebbu est venu me chercher.
– Mais… on a appelé tes grands-parents et ta mère même ! t’aurais pu prévenir !
– Et ça aurait servit à quoi ?
– On est ta famille quand même ! elle s’énerve.
– Je peux travailler quand ?
– T’as qu’à y aller aujourd’hui, j’y suis pas.
– Ok merci.
– Et tu fais n’importe quoi avec ton argent !
Elle me raccroche au nez, vexée, elle aussi.

À dix heures, je suis sur les quais, moi j’adore ce boulot, bouquiniste, ouvre-boîtes. Ça correspond parfaitement à ma personnalité, quand y a plus d’argent, je vais travailler, je reviens avec des billets de banque, je les dépense… quand j’ai plus rien je retourne travailler, et ainsi de suite. Elle peut bien bloquer ma carte bleue, ça ne me touche pas, ça ne m’empêche pas, moi je flotte en dessous du commun des mortels, là où y a pas de place pour les peureux et les chichiteux.
Et puis je m’en fous, je vais à Nice chez ma copine Dina si j’ai envie d’abord, on va regarder les bourgeois bling-bling, paraît qu’il y en a plein là bas et que c’est plus marrant qu’au Zoo. Dina dit que Nice, c’est beau mais qu’on y gravite en enfer tellement tout est cher, riche, maculé de crottes de chiens des mémères à froufrous.
Indécent.

Au moment où j’arrive, Catherine ma voisine de boîtes qui est aussi ma cousine, a déjà ouvert, assise sur sa chaise, elle m’observe avec insistance. Moi je prends le plus de temps possible pour ouvrir parce que je sais qu’elle est très déterminée à me parler sérieusement, ça se voit dans ses sourcils. Je fais durer, fouille dans le stock de livres pour voir les nouveaux, fais des réassorts de cartes postales qui n’ont pas besoin d’être réassorties tellement y en a déjà.
– Soizic !!! elle finit par crier.
– Oui ?
– Viens là !!! elle tape du plat de la main sur la chaise à côté d’elle.
J’obéis.
– Je viens d’avoir Jasna au téléphone, qu’est-ce que t’as foutu depuis quinze jours ??
– J’étais malade.
– Malade comment ?
– Bah rien ça va…
– Tu sais qu’on a appelé tes grands-parents ?
– Oui
– Ah ! ils ont cherché à te joindre alors.
– Non.
– Et ta mère ?
– Non.
– C’est ouf… et qu’est-ce qui fait qu’on te vois aujourd’hui ressurgir de nulle part ?
– J’ai plus d’argent
– Ok, super sympa. Elle pince ses lèvres qui blanchissent légèrement.
– Bah quoi ?
– Rien écoute ! je vais pas te dire que tu gère mal ton argent et que tu t’intéresse à venir ici que pour te rattraper parce que tu te fous dans le rouge en permanence.
– Oh ça va hein ! soit disant ça s’inquiète sans déconner ! ça fait deux ans que je fais Noël et anniversaire toute seule, et y a pas un de vous qui s’informe à ce sujet ! je me demande bien ce que ça peut vous foutre, que je sois malade et comment je gère ma tune !
Catherine ne répond pas, elle se lève et va ranger des livres.
Deux heures passent et je fais rien d’autre qu’encaisser des hand-spinner, ça fait monter mon chiffre. De temps en temps je vends un Musso, ils sont vraiment cons les gens l’été.

– Fallait que je te raconte, elle finit par dire à un moment en se rasseyant à côté de moi, j’allais oublier !
– Quoi ?
– Y a un type qui te cherche.
– Qui ?
– Un mignon châtain, trapu, il est passé sur le quai, deux fois… comment il a dit qu’il s’appelait déjà…
– Adam ?
– Ouais voilà ! Il avait l’air pressé de te voir dis donc !
– Ah…
– Je crois qu’il va repasser. Il a l’air bien hein !
– Quand est-ce qu’il va revenir ?
– Dans la semaine il a dit, mais il a pas précisé le jour.

En allant au Panis chercher les café, j’appelle Jasna, je lui demande si je peux travailler tous les jours, je pleurniche un peu, elle accepte.
Et puis aussi, comme ça je suis sûre, j’aime pas quand les gens se ratent. J’aime pas quand le soleil a rendez-vous avec la lune, mais que la lune elle est pas là.

© Carnets de Soizic 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :