Les animaux sauvages.

 

– J’espère que c’est bien hein, tu m’en voudras pas si je me suis planté. dit Adam
– Bah, France Culture ils ont dit que c’était de la balle. Je réponds.
Il fronce les sourcils, me regarde fixement, ça me donne une légère envie de vomir tellement je suis stressée.
On est devant le MK2 Beaubourg, Adam vient de prendre les places pour aller voir Barbara, mais y a encore dix minutes à attendre et je sais pas comment me tenir dans la rue pavée, j’ai peur de trop parler, ou trop peu, c’est terrible. Il me regarde tellement longtemps sans rien dire, je souris, air détaché, tenant à l’œil la pharmacie un peu plus loin parce que je commence à avoir vraiment peur que mon estomac, mon foie, ma rate et compagnie se fassent la malle pour de bon.
– Tu voudrais pas manger une crêpe ? Il demande.
– Ah la vache non !
– T’aimes pas ça ?
– J’ai déjà mangé ce midi.
Froncement de sourcils
– Tu manges toujours pas en fait.
– Si ! une fois par jour…
– T’as lu Guerre et Paix ?
– Quoi ?!
– C’est génial faut que tu le lises.
– Il y a des personnages qui mangent une fois par jour ?
– On ne sait pas vraiment, Tolstoï fait souvent l’impasse sur les repas.
– Ah, Murakami, lui ça lui prend des pages et des pages de raconter la préparation des repas puis leur engloutissement. Ça en dit long sur les gens la nourriture, c’est pour ça.
– Ah oui ?
– Mais si toi tu veux une crêpe tu peux y aller.
– Non je m’en fiche, c’était pour toi.
Il me sourit, et j’ai envie du noir complet de la salle, quand il a le dos tourné je frotte mes mains moites sur mon blouson. Je n’aime pas les conversations de début de rendez-vous. J’aime pas les rendez-vous.
Je crois que je vais vomir.

Après qu’on a pris place, je me précipite vers les toilettes, pour me laver les mains et le visage, passer le moment qui reste de lumière dans la salle, hors de ses yeux qui s’agrippent. Mes joues sous l’eau du lavabo se glacent doucement, la nausée s’en va doucement.

Grognement profond dans la cabine collée au sèche-mains, tirage de chasse d’eau. Après le bruit du loquet, une femme hirsute passe la tête dans l’embrasure, tente de s’extirper des toilettes, pousse la porte pour l’ouvrir un peu plus.
Quand elle s’aperçoit qu’elle ne peut pas sortir en passant de face, elle me lance un regard placide, puis se met de profil, grogne, renifle, s’essuie avec sa manche, et, en poussant tirant sa carcasse, reste coincée dans l’encadrement de la porte, qui refuse de s’ouvrir tout à fait. Rien à faire, et je suis fascinée, elle est luisante et rose vêtue de bleu, une banane EDF est attachée à sa taille, mais elle ne ressemble pas à un agent EDF. Ça ressemble à quoi d’ailleurs un agent EDF ?
Le visage encore inondé je reste debout les bras tendus devant le sèche main qui n’en peut plus de sécher.
Elle émet une sorte de « EEEHHHHH ! », ça me sors enfin de ma contemplation.
Alors je prends appui sur le mur et pousse la porte du pied, de son côté elle tire comme elle peut pour se déboucher de la cabine. Sa peau est rouge violacé, c’est un gros morceau de liège imbibé. L’image me fait peur alors j’envoie un grand coup de pied dans la porte qui vient enfin gifler le mur opposé.
La bonne femme se libère dans un « SHFLOC ! » de vêtements, s’éloigne avec lenteur de sa prison, comme un poisson resté trop longtemps sous son caillou.
Debout au milieu de la pièce, elle étend les bras et me fait un grand sourire, ses cheveux filasse se disloquent par fragments dans l’air du sèche-mains toujours en marche. Je lui fais un petit sourire timide, elle renifle de joie. C’est une personne qui ne parle pas, jamais. Y’en a beaucoup des gens comme ça à Paris, conçus bizarrement.

Tout est noir à l’intérieur de la salle, morceaux de générique, je mets en marche la lampe torche de mon téléphone sous les soupirs agacés des autres spectateurs.
J’entends un reniflement derrière moi, et puis des pas lourds et lents qui descendent dans les gradins, elle me suit ?
Adam, tout seul au troisième rang, jette des coups d’œil un peu partout, l’air légèrement inquiet.
– Ça va ? Il demande
– Je te raconterai…
Le siège de la rangée de derrière, en hauteur entre nous, émet un long râle et un reniflement. Je me retourne et elle sourit, joyeuse. Adam a l’air ahuri et pendant qu’elle fait passer ses glaires au fond de sa gorge je lui chuchote :
– Je crois qu’elle m’a suivie.
– Ah bon ? Mais c’est qui ?
– Elle était coincée dans les toilettes.
– Quoi ?!
« chuuuuuuuttttt » on entend plus haut.
Il me dévisage encore longtemps alors même que le film commence et je me crispe à nouveau sur mon siège.

Mathieu Amalric pleurniche face caméra, ses pupilles sont exactement au milieu du blanc immense de ses yeux. Je m’ennuie beaucoup, j’ai du mal à respirer. Le rhume de la femme derrière semble empirer avec la climatisation. Plus Mathieu sanglote et gémit, plus elle avance dans son mal-être de la bouche et du nez. Finalement je ne pense qu’à elle, elle nous écrase de sa présence, je transpire, j’ai à nouveau la nausée et les mains moites.
Adam est raide sur son siège, accroché à l’image, sans cligner ni ciller. Je ne veux pas le regarder mais il est toujours dans mon champ de vision, et s’il croit que je l’observe ? Alors qu’il est simplement dans la partie gauche de mon œil gauche. Et si je le regarde sans m’en rendre compte, comme une folle obsessionnelle ?
Est-ce qu’il pense à la femme derrière qui renifle et rend les choses inconfortables ? Est-ce qu’il m’en veut parce qu’elle est ici à cause de moi ? C’est sûr elle m’a suivie ! Est-ce qu’il me trouve étrange ? Est-ce qu’il me trouve stupide ? C’est la première fois qu’on se voit, il n’y en aura pas d’autres, aucune chance, j’aurais dû lire Guerre et Paix, je me souviens j’ai roulé des joints dessus quand j’avais quinze ans, jamais ouvert.
Je veux sortir de là.
J’ai pas l’habitude qu’on m’invite au cinéma. Fais toujours mes rencontres à quatre heures du matin dans les bars, pas de conversations, questions, chichis, dîner, balades, kir et meringues, peur de se frôler, tristesse, pas de tristesse, pas de tristesse. Des petites heures arrachées puis basta, fini, on en parle plus.
Je suis parfaitement immobile, suffit que le film se passe, que la soirée se passe, la laisser filer tranquillement, ne rien faire d’autre, c’est comme ça qu’on fait sans doute. Respirer très doucement pour ne rien faire tomber.
J’ai loupé cinq séquences, je suis perdue.

Il y a le moment où on entend une très longue inspiration derrière, quelque chose d’énorme, Adam a à peine le temps de froncer les sourcils que le souffle arrive à son point culminant, explose en mille petites perles visqueuses. Elles pleuvent sur nos bras et dans nos cheveux. « OH NON ! » je lâche à voix haute tandis qu’il regarde avec horreur son bras maculé coulant, « non, non, non, non, non, non ! » je continue.
Une autre inspiration-catastrophe se fait entendre, Adam me pousse et nous nous jetons chacun sur les sièges opposés tandis que la déflagration asperge fauteuil et accoudoirs.
« chuuuuuttttt !!!» j’entends plus haut. je me lève : « Nan mais c’est pas vrai ça ! tu vas te la mettre devant la bouche ta manche ?! » mais elle a les yeux sur l’écran, l’air heureux : « Hé je vous parle ! »
– Soizic…
– Oh silence ! Le public s’agace.
– Ta gueule toi là haut !!!
« elle est folle ! » disent les voix dans le noir « elle va se taire ?! »
– Soizic…
– Je me casse ! Merde !
– SILENCE !!
– Nique tes morts !!
– Qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Elle est folle !
– Soizic ! chuchote Adam.
Balibar bousille Göttingen, ça me met hors de moi.
– J’aurais dû vous laisser coincée dans la porte ! je dis au mastodonte pour qui je n’existe plus.
– Mais elle va se taire !!
– Ça va ! Je crie, et je sors du gradin et quitte la salle sous les remarques exaspérées du public.

Adam veut me suivre, mais moi, je cours dans le hall, détale le long du centre Pompidou, de la rue Saint-Martin. Faufilée dans le passage Molière, la rue Quincampoix, m’assois sur une marche, reprend mon souffle. Mon pull est recouvert de morve grise.
En roulant une cigarette je marche à la recherche d’un bar, finalement je commande une pinte de chouffe quelque part près des halles. Je reste longtemps à regarder mes dégâts, et la pluie du soir qui tombe m’empêche un peu de pleurer.
Dans la poche de mon blouson, le téléphone vibre sans cesse, mais je suis incapable de décrocher.
Je bois vite pour faire redescendre le niveau d’angoisse, commande deux, puis trois, quand ça ne vibre plus du tout pour de bon depuis une bonne demi-heure, j’ose enfin le sortir de ma poche, neuf appels en absence et un message : « Et bien du coup je vais rentrer à Belleville. Mais je peux aussi revenir exprès si tu veux tout à l’heure, on s’est à peine vus, je me demande où tu es. (il te suffit d’un mot et je te laisse tranquille…) ».
La troisième pinte était peut-être de trop, je la laisse en plan.
C’est l’heure de rentrer.

© Carnets de Soizic 2017

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