Les ombres du ciel

 

– Allô ?
– Monsieur Saichlamèche ?
– Oui.
– Je vous appelle parce que je voudrais un rendez-vous. Je dis.
– Ah oui ? Et pourquoi ?
– Bah parce que j’ai des petits problèmes.
– C’est à dire ? Il demande.
– C’est compliqué ! je sais pas moi, le médecin il a dit qu’il faut que je voie un psy alors je vous appelle ! vous êtes psy non ?
– Oui ! mais expliquez vous un peu mieux, qu’est-ce qui vous arrive ?
– Rien.
Long silence à l’autre bout du fil, je change d’oreille, coince le téléphone contre mon épaule, panique un peu, il ne parlera plus, il attend, finalement je me décide :
– J’angoisse.
– Vous angoissez comment ?
– Beaucoup… Mais merde enfin ! je vais pas déballer ma vie au téléphone, ça fait deux mois que j’ai votre numéro et j’ose pas appeler, puis vous, vous me la jouez bizarre d’entrée de jeu !
Autre silence, j’hésite, j’ai envie de raccrocher, avant que j’ai le temps de me décider il dit :
– Qu’est-ce que vous faites là ?
– Quoi ??
– Vous avez des choses à faire aujourd’hui ?
– Non…
– Et bien venez dans une heure.

Saichlamèche est un homme chauve assez grand au visage étiré. Il a les mains fines et immaculées, je le vois quand il ouvre la porte. Il passe le plus clair de son temps à lire et à réfléchir sans doute. C’est l’espèce que j’appelle « les gens du cerveau ». Ce psy doit avoir à peu près la quarantaine, moi j’en ai 25, et quand je regarde mes mains en le suivant dans le couloir, je me rends compte qu’elles sont cornées par endroits, deux ou trois cicatrices longent les doigts, l’annulaire droit est légèrement tordu vers l’intérieur.
Les mains disent que nous ne vivons pas du tout de la même façon.
Le cabinet est recouvert de moquette, je hais la moquette, il me fait asseoir dans un gros fauteuil en cuir rouge, face à la fenêtre. Tout devient noir, je ne vois plus.
Saichlamèche s’installe aussi, je perçois sa silhouette en ombre chinoise dans le ciel blanc.
– Ça va pas être possible. J’articule.
– De quoi ?
– Je ne vous vois pas.
– Comment ça ?
– J’ai des problèmes de vue, avec la lumière dans votre dos je vous vois plus.
– Ah… il se tourne vers la fenêtre derrière lui et tire le rideau, ça fait revenir les couleurs et les traits devant moi, « C’est mieux comme ça ? ».
– Ouais merci.
– Qu’est-ce que vous avez aux yeux ?
– Rien ils sont nuls. Je suis raide au bord du fauteuil comme sur un tabouret.
– Vous vous retrouvez souvent dans des situations où vous ne voyez pas les gens ?
– Non, je choisis toujours ma place.
Long silence.
– Est-ce que vous voulez m’en dire un peu plus là dessus? Il demande.
– Non. Je dis. C’est congénital.
– Est-ce que c’est considéré comme un handicap ?
– Oui, avant, mais plus maintenant.
– Parce que votre vue a évolué. Il dit.
– Absolument pas, c’est simplement que c’est moi qui décide.
– Je ne comprends pas.
– C’est pas grave.
Il me regarde fixement. J’ai l’impression d’être chez le commissaire Maigret, sauf qu’on aurait remplacé Maigret par un autre mec, ça m’agace tout ce décorum de bibliothèque à Pléiade pour impressionner les pécores comme moi. Je ne dirai rien, je resterai fermée comme un coquillage au fond d’une fosse océanique.

Dix minutes plus tard :
– … Et tous mes collants sont troués, j’en rachète pas parce que c’est trop cher. Puis en même temps ce matin y a le président qu’a signé ses saloperies d’ordonnances en direct live à France télévision, vous vous rendez-compte ! Avec toutes ces conneries sur le code du travail, moi je vais jamais y rentrer dans le système !
– C’est à dire ?
– C’est juste que par les temps qui courent, je préfère mettre du vernis à ongles transparent sur les trous, ça les empêche de s’agrandir…
– Je parlais de cette histoire de système.
– … y a aussi la technique du congélateur, ça vous dit rien ? T’achètes des collants et tu les mets deux jours au congélateur, le froid, ça consolide les mailles. C’est ma grand-mère qui m’a appris ça, mais vous vous en foutez je suppose que vous ne portez pas de collants, enfin après tout j’en sais rien.
– Votre grand-mère ?
– Ouais, Jacqueline. Puis moi je consomme en collants, j’en porte à toutes les saisons.
– Pourquoi ?
– Parce que mes jambes elles sont pleines de bleus et ça me fait honte. C’est parce que je tombe tout le temps et je me cogne beaucoup.
– À cause de vos problèmes de vue ?
Silence, il m’observe, je m’enfonce, il attend.
Ça dure.
– …en tout cas ça m’empêche pas d’aller à la manif cette après-midi, j’aime pas ça mais bon, puis j’aime pas Mélenchon non plus. Je vous jure ce mec, j’ai le nez fin moi, il est barjo, il est pété du bulbe. C’est le genre à vouloir qu’on lui fasse des statues à son effigie et tout le tralala. Ça ne colle pas avec les idées belles de son parti, après je suis paranoïaque donc faut pas toujours m’écouter hein…. Mais je le reconnais il est comme moi, c’est un hargneux. Pas bon ça.
Silence, je remets ma veste, prends mon sac.
– Et qu’est-ce que c’est cette hargne ? il demande en me regardant prendre mes affaires un peu perplexe.
– Quoi ? C’est pas fini la séance ? Je peux pas m’en aller ?
– Ça c’est moi qui vous le dirai.
– Sans déconner vous allez pas m’enfermer non plus ! Je râle.
– Ne vous inquiétez pas, il décroise les jambes et referme le grand cahier dans lequel il était en train d’écrire. Bon d’accord, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. Est-ce que vous avez envie de revenir me voir ?
– Je sais pas, vous en pensez quoi ?
– Ce serait bien, mais c’est vous qui voyez.
– Genre une fois par semaine ? Comme un club de marche ? Je dis.
– C’est un peu juste.
– Ah bon ?
– Trois fois serait le mieux je pense. Il répond.
– J’ai pas de flouze.
– À combien vous estimez le prix de vos séances ?
– Pourquoi vous me demandez ça ? je dis, à moitié levée.
– Répondez à cette question, au moins celle là s’il vous plait.
– Je sais pas moi… 25 euros ?
– Très bien on va faire comme ça.

Quand je sors de là j’ai un rendez-vous fixé pour le surlendemain, j’ai pas très bien compris à quoi ça va servir, finalement ça va me coûter quand-même assez cher. Le ciel est blanc cramé qui fait très mal, il brûle les immeubles et je ne les vois plus, ils ne sont que des ombres découpées dans les nuages.

 

© Carnets de Soizic – 2017

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