Qu’ils se taisent à jamais

 

 

Le type fait un tour sur lui-même, debout au milieu du salon, il a ses cheveux cendrés qui partent en vrille autour des oreilles. La bouche entrouverte m’observe et se crispe par moments. Je suis assise sur le tabouret près du mini bar et finis ma bière. Il est sept heures et demie du matin.
Tout le monde est parti.
Je l’ai fait boire. Beaucoup. Pour qu’il me foute la paix. Voulait pas me laisser partir. Beaucoup plus grand que moi.
Maintenant il est complètement fait, j’attrape ma veste et mon sac. Il s’étale de tout son long sur le parquet ciré, grince des dents, j’hésite, une vague inquiétude me traverse. Merde, il a pris quoi ? Et si je le laisse allongé sur le dos comme ça est-ce qu’il va s’étouffer dans son vomi ? Avaler sa langue ?
Je laisse tomber mon sac, « OH ! » je râle en tirant sur son bras pour le mettre de côté.
– Viens, il dit, en retenant ma main. Viens on écoute…
Son Iphone est branché en Bluetooth aux enceintes, il l’a dans sa main, change de chanson dix fois pendant que je peine à me dégager, il a toujours de la force l’enfoiré, je ne comprends pas comment c’est possible. Il se fixe finalement sur une chanson de Noir Désir, Les Écorchés. Bertrand Cantat tiens, ça m’étonne pas.
Je me redresse complètement et il veut me saisir la jambe, je m’éloigne.
Je suis à la porte, il ondule sur le sol avec sa musique. Se remet sur le dos au moment où je claque la porte. Tant pis. Merde.

Un calvaire, je me demande comment j’ai pu me retrouver seule avec lui sans m’en apercevoir. Ça couvait.
Je me suis pas méfiée parce qu’on avait parlé de sa nana en début de soirée. Quand y a nana, y a tranquillité, j’y crois encore à ça, sans déconner.
Je sais pourtant, avec l’alcool je crois toujours qu’on peut tous être amis et que ça va être super. Il voulait plus me laisser sortir. L’alcool est un super ami. Remarque je lui ai fait avaler la bouteille de Saint-Nicolas puis deux ou trois shots à la vodka, avec ce qu’il avait déjà dans le bide… en évitant qu’il me tripote.
Et « clac » le mec. Rivé au plancher.
L’alcool est mon ami.
J’espère qu’il va rien lui arriver.
Il est huit heures, heure de pointe, je marche quelques pas avant le feu rouge. Comment je peux me retrouver dans des situations pareilles ? C’est pas la première fois.
J’attends que ça passe au vert, puis traverse et empreinte les escalators vers la ligne 4. Les touristes s’étalent en zigzags à droite et à gauche, valises, grand drapeau du guide, enfants, sandwichs, croissants au beurre, sacs en tissus, poussette. Pas la peine d’essayer, je reste immobile sur la marche mécanique qui m’emmène sous terre. J’attends. Je cogite. Je ne tiens plus dans mon organisme, je ne veux plus être dedans. Il m’a dit « tes fesses », sa voix humide, à moi bloquée, légèrement tétanisée, pleine de remontées de mauvais trucs vachement moches. Impossible de m’en aller, trop peur que ça devienne violent. Toujours très peur. Alors j’ai attrapé le tire bouchon en me disant « à nous deux, je te mets à terre ou je suis foutue ».
En bas, ça se congestionne dans les carrefours gris du métro. Je me faufile entre les cris de joie d’être à Paris, le grognement exaspéré de ceux qui y vivent et les annonces à répétition de la RATP parce que l’ascenseur est en panne. Il n’était peut-être pas si violent, peut-être que j’ai simplement paniqué pour rien à cause de ma terreur viscérale. N’empêche que je ne pouvais pas sortir. C’est bien fait.
Est-ce que je suis allée trop loin ? Est-ce que je suis une mauvaise personne ?
C’est bien fait.
C’est bien fait ?
Il faut traverser la file d’attente des machines à tickets, mais je me fais avoir par un groupe qui écarte tout le monde en bourrasque, ils me reviennent dans la figure, mes petites baskets blanches s’écrabouillent sous le poids des chaussures de rando. Ils achètent des chaussures de rando pour parcourir le Louvre et la Sainte-Chapelle. J’attends que ça se passe.
Après je me lance et saute les portiques, à l’atterrissage je reprends une impulsion pour me jeter dans l’escalier circulaire, mais reçois un violent choc à l’épaule et suis projetée sur la rambarde. Un autre fraudeur détale dans les escaliers, « CONNARD ! » je hurle, il me fait un doigt sans se retourner, disparaît dans la masse.
Je me range dans la foule brailleuse en tournant mon épaule d’un côté puis de l’autre. Je l’ai bien mérité.
Sur le quai j’attends. Que le train qui ne se précipite pas, tremble jusqu’à nous dans un bruit de bouilloire électrique, ouvre ses portes.
J’ai faim et la gerbe.
Dans le métro, un groupe d’ados rigole et se secoue dans tous les sens sur le rap de leurs Iphone 7, les aigus saturent. Ils prennent la place, écartent les bras et tout autour on se fait petits pour ne pas que le coca zéro du matin nous gicle à la figure.
Je veux qu’ils s’arrêtent de rire, de sourire, d’être heureux, qu’ils soient ternes et silencieux. Les débarrasser de leurs fringues Citadium, de leurs Stan Smith, de leurs sous vêtements, tout à fait de leurs enveloppes, qu’ils soient nus de leur peau et de leurs organes. Je veux les anéantir. Pour quelques stations dans le silence. Je veux qu’ils se taisent à jamais.

 

© Carnets de Soizic – 2017

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