La mort du bouquiniste

Paris est un putain de parc d’attractions.
On est en plein mois de novembre et ils continuent de bâfrer des glaces de chez Bertillon. Les touristes. Ils n’ont pas froid eux, les nuages sont gris et denses, ça pose une cataracte sur le paysage, mais ils continuent quand même de longer la Seine indéfiniment, en souriant.

Je mets mon sixième sac poubelle sur le bord de la route.
On a ouvert les boîtes du bouquiniste avec le grand cousin, enfin maintenant ce sont les miennes, un euro symbolique. Ça y est c’est fait je deviens une vraie bouquiniste titulaire et tout le bazar, une autochtone.
On était persuadés qu’elles étaient quasiment vides ses boîtes. Nenni ma chère, overblindées comme dirait l’autre.

Le bouquiniste, il a disparu du jour au lendemain, un claquement de doigts, on l’a plus jamais revu. Tous les jours il était là, il venait, il ouvrait, je passais devant lui pour aller travailler aussi, on se souriait, il ne vendait rien, repartait toujours avant moi. Un matin, plusieurs matins d’affilée, évaporé. Comme les oiseaux. J’ai même jamais su comment il est mort. On l’a appris plusieurs mois après.
C’était y a plus d’un an déjà.
Je récupère des vieux 45 tours, ceux qui ne sont pas rayés, je les mets dans des grands cartons de déménagement. Je trie les affaires, toutes ses affaires à lui.
J’écris au feutre indélébile : « LIVRES » « BD » « VINYLES » « VIEUX JOURNAUX » « BONS AU TRÉSOR » « AFFICHES »…
C’est comme ça que ça se passe.
Le mec était beau, une soixantaine d’années, sourire caché. Il dessinait toute la journée des milliers de petits carrés sur des feuilles à carreaux qu’il arrachait des cahiers Clairefontaine puis scotchait entre elles par le dos pour que ça fasse plus grand. Il voulait pas les montrer, les cachait contre lui quand on s’approchait. Et aujourd’hui je les vois tous. Des centaines de dessins, des milliards de carrés. De l’art brut.
Il faisait ses couleurs au crayon ou au pastel, les années de travail que ça représente. En vidant tout ça, couche après couche, je trouve des tas de livres sur les mathématiques, la géométrie.
Je digère mal mon sandwich beurre-chèvre acheté au Panis.

C’est comme ça que ça se passe alors ! J’arrive, j’ouvre, je prends les dessins par poignées, les stylos usés, les livres sur les maths invendables. Je mets tout dans des sacs. Poubelle. Terminé. Ils lui ont pas trouvé d’héritiers, personne.
Les boîtes d’un bouquiniste, c’est toujours un peu comme une maison, y a plein de choses intimes et de secrets pour soi là dedans, ça fait deux jours que j’y suis, que ses affaires sont les miennes, je me sens intrusive.
La bonne partie de sa marchandise, je vais la vendre. Parfois dans la journée j’en suis malade et ça ne passe plus. J’ai des angoisses de mort qui s’agitent comme de gros renvois à l’intérieur.

J’ai rêvé qu’il revenait, j’ouvraiS les boîtes pour continuer le tri et il était là d’un seul coup : « Qu’est-ce que tu fous à mes boîtes ? » il demandait. Je répondais « Mais attendez ça fait un an que vous êtes mort !! » « C’est faux ! tu vois bien ! touche ! touche ! » Il cherchait ma main frénétiquement pour se la plaquer sur le ventre, mais moi je voulais pas, alors il se mettait en colère : « MACHINATION MAGOUILLE MALÉDICTION ! OUSTE ! OUSTE ! » criait-il. En battant l’air de ses grandes mains lisses à veines fragiles, il me chassait comme une profanatrice.
Je courais me réfugier chez la voisine de quai. Elle portait un K-way rouge, avait recouvert tout son trottoir de dessous de verres à Tours Eiffel, comme un carrelage. « Il pleut » me disait elle solennellement.
Il ne pleuvait pas.

– Ça va ?
Je sursaute, ma voisine boit du thé dans sa thermos, elle m’observe par dessus ses lunettes et ne porte pas de K-way rouge.
– Ça va… je finis par répondre.
– Alors ça y est tu t’installes, c’est bien. Elle dit.
– Ouais. Je suis très contente.
Je lui souris. Elle reste un peu là pendant que je continue de jeter des trucs, et puis elle dit : « Ah lala ! ça fait un drôle d’effet quand même, ça fait un drôle d’effet » en retournant à ses boîtes.

Dans trois grandes pochettes cartonnées qui débordent, je retrouve tous ses écrits. Je m’assois par terre avec.
C’est le pompon franchement.
Roulant une cigarette, j’ouvre la première, lis quelques lignes, repose, très mal à l’aise, fume en réfléchissant longtemps. Les touristes me jettent des coups-d’ œil étranges, pourquoi est elle assise au milieu du trottoir avec des pochettes cartonnées tout autour d’elle ?

Il aurait pas aimé qu’on les lise, c’est ça ma conclusion, il aurait voulu être incinéré avec, mais c’est beaucoup trop tard. Alors je jette tout dans un grand sac noir et fais un nœud solide. Ça finit sur le côté avec tous les autres sacs noirs.

Mince, tu passes ta vie à te faire, à te fabriquer ton petit monde, à accumuler des affaires comme un écureuil avant l’hiver. T’es tout seul dans un grand bain qui n’arrête pas de remuer pendant que t’as jamais fini de construire ta maison. Les choses précieuses et douces que t’as fabriquées toi-même. Y a rien du tout d’achevé, de prêt à l’emploi que c’est déjà le grand hiver, c’est fini pour toi.
Elles servent à rien tes briques et tes noisettes cachées, installées dans tous les coins où tu as aimé poser ton cul.
Ton cœur s’arrête, le cerveau grille, on prend les organes qui sont encore valables et réutilisables, on balance le reste. Je prends tes affaires qui sont encore valables et réutilisables, je balance le reste.
Tout ce que t’as fait, tout ce que t’as aimé, tout ce qu’il reste de toi. Pssshhiiitt.

Il est 17h et je n’en peux plus de mes angoisses et de mes mauvaises pensées, des histoires de fantômes du bouquiniste. Je ferme les boîtes tout doucement comme s’il s’agissait de lui, je sens qu’elles ne sont pas encore à moi. Quelque part, pour l’instant je squatte, mais ça viendra. Je reviendrai demain. Quand je sors les clefs de ma poche, je me rends-compte qu’elles sont carrées au bout. Normalement c’est rond. Il est allé jusqu’à se faire faire des clefs carrés. Des carrés des carrés des carrés…
– Alors elles te plaisent tes boîtes Soizic ? demande un voisin quand je m’en vais.
– Ouais carrément elles sont super je les kiffe ! Je réponds en m’éloignant sur le pont de l’Archevêché.
– T’es une grande maintenant ! il s’écrie.
Un euro symbolique, une chance, un sacrilège.
J’achète un pack de bière avant de me rendre chez Coco place des Vosges et m’en ouvre une dans la rue. J’arrête pas de me demander pourquoi personne ne m’a prévenue à propos de tout ça, pourquoi c’est tabou au point qu’on est prêts à rien, jamais.
La mort, la grande marée qui emmène tout sur son passage et laisse des petits morceaux d’algues collés au sable.
On en fait tout un drame, du silence et des pleurs, les vivants s’accommodent des restes et les morts sont morts.
Est-ce que c’est si grave tout ça au fond ?

Les touristes se prennent en photo à Saint-Paul, ils ont dans les mains de gros muffins colorés, ça les fait rire d’avoir les doigts tout gras, ils se les lèchent en faisant la grimace. Ils sont contents.

© Carnets de Soizic – 2017

2 Commentaires

  1. beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte. un blog très intéressant. je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon blog. au plaisir

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    1. Merci beaucoup à vous pour le mot gentil. je viendrai voir par chez vous c’est promis! Au plaisir de vous lire très vite.

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