Le bleu rose de mes coutures (névroses partie 4)

 

– La mode. C’est particulier. Les vêtements.
Y en a partout dans la ville, le textile ça fait vibrer la planète In et off, les gros les petits, les maigres, les bossus, les acariâtres, les timides, les frais comme des gardons, les endeuillés, les athées, les religieux, les sans foi ni loi, les rien du tout à la gare, le président de la république, les gens connus, ceux qui ne connaissent personne, toi, moi, les autres.
Les rues de Paris : de la bouffe, des opticiens, des fringues.
L’industrie est dingue, grandes chaines esclavagistes, petits créateurs tout seuls sur Instagram, blog mode, look de la semaine, vide-dressings, ventes privées, astuces, magazines, friperies… Qui n’est pas blogueuse/blogueur mode à Paris ? Partout partout partout. »

« Je me suis rendu compte ce matin de la catastrophe qui courait vers moi. Le tube de super glue qui sert à recoller les oreillettes de mon casque à musique, a fini par exploser sous la pression parce que ça faisait un bouchon de colle sèche à l’embout, et je me suis peut-être un peu emportée. Il s’est vidé sur mon short, le numéro 3, le dernier en bon état qui me restait.
Je suis allée tout de suite sur le site American Apparel pour voir les horaires, que je puisse racheter ce short en quatre exemplaires comme je fais d’habitude, histoire d’être tranquille un petit bout de temps. »

« Mais voilà, American Apparel chez qui je me fournis en pulls roses et shorts en jean parfaitement identiques depuis plusieurs années, est fermé. Fini, terminé kaput en Europe. Moi, je ne suis pas profondément attachée à l’idée d’une marque, simplement, je suis malade comme pas possible à l’idée de devoir changer mes vêtements. Voilà je ne peux pas, depuis mes quinze ans je porte la même chose, tous les jours, short bleu, pull rose. J’arrive pas, merde, à changer, pas moyen. Même la matière, la nuance de la couleur, impossible.
Parce-que.
Je suis mes vêtements. Ils me définissent, ils sont ma peau, on ne se balade pas tout nus que je sache.
Héhé !
Bon, et je ne peux pas être une personne différente tous les jours, les gens ne se rendent pas compte ! On dit gnagnagna, qu’il ne faut pas regarder l’apparence et que ça ne veut rien dire et que tes vêtements et ton allure c’est pas ce que t’es à l’intérieur et qu’en vrai tous les gens bien s’en foutent parce qu’on est tous formidables et non violents et qu’on s’aime tous. Tu seras toujours la même à l’intérieur et lalala, ce qui est important c’est ce que tu portes dans ton cœur et ces conneries de Saint-Exupéry ou je ne sais qui à la con « on ne voit bien qu’avec le cœur », et ta mère franchement ! Elle voit comment ta mère Saint-Ex ? »

« La vérité c’est pas ça, la vérité c’est que personne ne s’en branle de comment tu te présentes, que soi-même on est tout le temps en train de se poser des questions dans le rétroviseur des voitures et dans les vitrines, tout en likant les gentils paragraphes Facebook avec des cœurs et des morveux rieurs ou des couchers de soleil pleins de filtres, qui puent l’aigreur à dix bornes en vrai.

Les gens cherchent à remplir leurs armoires, les jeunes expérimentent, les pas conventionnels sont morts de trouille au rayon pantalons, ceux qui changent de vie changent de vêtements, vêtements de travail et de vacances, vêtements de maison, du dîner, du dimanche après-midi, pour exister différemment, de manière plurielle, tandis que les clochards par non-choix de la tenue se terrent dans la non-existence, se chauffent aux souffleries des centres commerciaux. »

« Les vêtements : « qui suis-je ?». Tu changes de vêtements, t’es plus la même personne, elle le dit bien l’autre débile sur M6, Christinamachérie. C’est fait pour se sentir bien et pour savoir qui on est.
Et du coup… si je mets une jupe le lundi et un pantalon le mardi, si je porte des pois le mercredi et des rayures le jeudi, ben c’est jamais moi et c’est toujours moi tous les jours et je suis jamais la même identité quoiqu’on en dise. Si je change de vêtements, je ne suis plus complètement Soizic, or, moi, je veux être complètement moi-même ! C’est pourtant pas compliqué comme raisonnement ! Les gens sont irresponsables, ils ont des armoires multi-formes, multi-matières, multi-saison. Hé ! Réveillez vous c’est dangereux ! C’est comme ça qu’on finit par être tous fous. En changeant de T-Shirt. »

« Bon puis zut, la mode, cette manie de s’acheter tous la même chose et de s’habiller tous pareil. Le métro est noir de monde habillé en noir.
Par exemple, la doudoune, la société te dit : « faut que tu sois mince si tu veux t’intégrer » en gros… héhé ! D’accord. Et puis d’un autre côté, le vêtement à la mode c’est la doudoune. Tu réponds au critère minceur et tu portes un manteau à bourrelets, qui fait de toi une sorte de grosse masse de graisse textile, une double peau à plis luisante. Qu’est-ce que ça veut dire ? Excusez moi hein ! Je préfère être enveloppée naturellement par mon propre organisme, plutôt que de m’inventer un sur-volume artificiel, moche, avec plus de poches de gras qu’il ne peut y en avoir sur un corps humain. Et à des endroits bizarres en plus. Je veux dire, un bourrelet du milieu de l’avant bras ça n’existe pas… »

– Pardon ?
– Un bourrelet du milieu de l’avant bras, je répète, ça n’existe pas, si ?
Le psy me regarde par en dessous, le stylo suspendu au dessus de son cahier à spirales.
– Pourquoi vous ne l’écrivez pas ? je demande au bout d’un moment.
– Ne vous occupez pas de ce que j’écris ou pas Soizic. Continuez.
– Finalement j’ai commandé sur Internet, mes nouveaux shorts bleus et mes nouveaux pulls roses. Ils sont venus des Etats-Unis, ils ont traversé l’Atlantique, par le Havre ? Comme la cocaïne ? Ou par avion ? Ça a pris une semaine.
– La cocaïne…
– Ouais le truc blanc très à la mode là.
– Vous consommez de la cocaïne ?
– Vous voulez rire ? C’est déjà suffisamment compliqué comme ça !
– MMMMmmmmmhhhhhhh… il répond. Et donc pendant la semaine où vous avez attendu vos vêtements, vous vous êtes habillée comment ?
– Je suis restée chez moi la plupart du temps, c’était très déprimant. Et pour sortir faire les courses, j’ai mis mes habits tachés.
– Donc vous n’êtes pas venue à votre séance mardi dernier parce que vous attendiez vos vêtements… mais pourquoi vous n’avez pas porté autre chose exceptionnellement ?
– Mais je vous ai déjà tout dit là dessus !! Pas possible ! Vous l’avez écrit ça ?
– Je crois qu’on va s’arrêter là pour aujourd’hui.
– Pourquoi ?
Il ne répond pas, ferme le cahier à spirale et range contre son fauteuil la petite planche en bois qui lui sert d’écritoire.
– Continuez de penser Soizic. Il dit au bout d’un moment. Continuez de penser longuement quitte à vous répéter un peu.
Il se lève, époussette son costume de tweed à carreaux. Ce psy ne porte que des costumes de tweed à carreaux. Mais pas toujours de la même couleur, c’est toute la différence.

© Carnets de Soizic – 2017

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