Il n’y aura plus personne dans les rues

 

Au moment où Zonebbu fourre son gros nez dans le décolleté d’une petite brune complètement arrachée et qu’elle le repousse comme un vieux tas de fripes, je me dis que c’est l’heure.
Il est quatre heures du matin, je quitte la fête sans dire au revoir, un appartement avec jolie terrasse à Odéon. Sur le palier je croise le dealer, toujours le même, ils veulent tous aspirer ce machin, ça se termine toujours comme ça. Ou plutôt ça recommence. Un festival de nez et de gencives aux aguets, chacun son identité qui renifle, comme une empreinte digitale, les mous, les baveux, les de travers qui cherchent la ligne droite, les tout secs de la cavité, les plein de rhume d’hiver, ceux qui se tortillent quand ça les démange. Moi je le boufferai bien le dealer qu’on en finisse. Ces conneries.

Dehors dans l’air glacé, je suis de travers. Je me rends compte que j’ai vraiment pas géré la boisson. Il était temps. La rue est petite, mal éclairée, je longe le mur pour bien me repérer comme il faut jusqu’à la prochaine avenue. Qui est un boulevard en fait. Mais enfin bon. La main frôlant la pierre glacée pour garder ma trajectoire, je rebondis parfois du bout de l’épaule. Tout doucement, pour le mieux, allons y.

Et puis il y a ce moment où je mets le pied sur quelque chose de mou. Le quelque chose de mou commence à crier, je perds l’équilibre et bascule. Alors je hurle aussi en plongeant la tête la première, le ventre à l’horizontale. Pas de prise, de rebord de fenêtre sur le mur pour me rattraper, je m’étale de tout mon long sur un tas de couvertures qui gesticule et crie de plus en plus fort. Moi aussi.
Mon visage est tout contre celui du clochard horrifié, on est enchevêtrés un petit moment à pas savoir comment faire jusqu’à ce que j’arrive à mettre un pied par terre puis l’autre.
– NON MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE !!!! Il hurle quand je me relève enfin complètement.
– JESUISDÉSOLÉEJESUISDÉSOLÉEJESUISDÉSOLÉE !!!! Je me mets à courir à toutes jambes, quittant le trottoir, me retrouvant au milieu de la chaussée.
– ELLE EST FOLLE ! ELLE EST FOLLE ! CAUCHEMAR !!! SALOPERIE !!! PAS DORMIR TRANQUILLE !!!!
C’est ce que j’entends et je réponds dans ma course :
– JESUISDÉSOLÉEJESUISDÉSOLÉEJESUISDÉSOLÉEEEEEEEEEEE !!!!
Je m’enfuis d’un bout à l’autre de la rue le plus loin possible, tourne sur le boulevard, cours encore un peu.
Je m’arrête à la station de bus, essoufflée.
Tout est silencieux. Les lampadaires jaunissent la rue, grands squelettes des arbres dont les branches frôlent les immeubles. J’ai honte, je regarde autour de moi, une publicité sur un écran JCDecaux pour Darjeeling, je lui pèterais bien tous ses écrans et son contrat de merde pour foutre de l’argent par les fenêtres à ceux qui crèchent à l’Hôtel de Ville. Enfin que ce soit Hidalgo ou quelqu’un d’autre…
J’ai honte, qu’est-ce que j’ai honte.
14 minutes d’attente pour le prochain Noctilien, je sors mon téléphone et cherche un article à lire dans Google actualité pour ne pas trop penser à ce qui vient de se passer. France Gall est morte. Laura Smet sort enfin du silence après la mort de son père.
Je suis au bord des larmes, météo France indique six degrés, ça meule en plus. Je revois bien le visage dilaté en face de moi et je me demande si je lui ai fait mal. Je me rassure en me disant que c’est parce que je suis très myope, que tout ça n’a rien à voir avec le fait que je suis une sale petite indifférente pleine de champagne à ras-bord, qui n’a rien d’autre à foutre de ses soirées que d’aller se péter le cerveau jusqu’à plus savoir comment mettre correctement un pied devant l’autre. J’ai la nausée. J’ai honte merde. C’est parce que je suis malvoyante. Pas de ma faute. Macron il avait dit, plus personne dans la rue en janvier 2018, imaginons que j’y aie cru.
C’est comme quand on me dit qu’il n’y a pas de trou alors qu’il y en a un.
Trébucher sur un SDF… se vautrer sur lui.
Je respire mal.

Sur le trottoir d’en face, il y a un mec qui fait les cent pas en chantonnant. Il a les poings raides au fond des poches, son bonnet pendouille en filandres de laine aux extrémités. Au bout d’un moment il semble se rendre compte que je suis là, m’observe un moment puis traverse la route en faisant : « HÉ ! »
– T’aurais pas quelque chose pour moi ? Franchement j’ai méga froid, une pièce, un truc à bouffer ? Une clope ?
– Si ! j’ai de la ferraille !
Je fouille dans mon sac et sors de la poche avant une poignée de pièces et lui fourre dans les mains.
– Merci ! il s’exclame.
– Attends ! j’en ai plein d’autres t’as de la place ?
– Heu… ouais.
Je sors une autre poignée de pièces puis une autre et encore une autre, il les répartit avec difficulté dans les poches de son jean et de son blouson.
– Mais comment ça se fait que tu te balades avec toute cette caillasse ?!
– C’est parce que je suis bouquiniste. Je réponds.
– Hein ?!
– Tu veux une clope aussi ? j’ai des clopes !
Lumière vive et brûlante, bruit de pneus raclant le bord du trottoir qui nous fait sursauter. La portière passager de la Jaguar verte de Zonebbu s’ouvre à la volée. Il est penché en avant, cheveux hirsutes, bras tendu sur la poignée.
– Montez Soizic ! Il gronde.
– Quoi ?!
– Tout de suite !!
J’attrape la portière pour garder l’équilibre et balance le reste de mon corps à l’intérieur de la voiture, j’atterris mal « Merde ! vous avez pas à bouffer pour le type ? » je bafouille, mais Zonebbu claque la portière derrière moi. Le clochard a tout juste le temps de dire « Franchement j’ai rien compris » avant que la voiture démarre. Le moteur hurle, on dégringole à pleine vitesse le boulevard, grillant un feu rouge.
– Mais pourquoi vous lui avez claqué la porte au nez comme ça ?! je râle.
– Vous êtes complètement bourrée ma pauvre fille.
Il monte le son Amon Tobin, Verbal.
– Roulez moins vite je vais gerber ! je dis en baissant le son, beaucoup trop violent.
– Parler à des types comme ça en pleine rue !!
– Mais c’était un SDF…
– Bah raison de plus, vous imaginez ce qu’il aurait pu vous faire ?!
– Et moi, ce que je leur fais aux SDF !
– Je ne comprends pas ce que vous dites Soizic, on va rentrer à la maison, je vais vous faire une tisane et on va regarder l’An 01 tous les deux vous vous sentirez mieux.

 

© Carnets de Soizic – 2018

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