L’histoire de la petite fille qui voulait être un bourdon

-Mais moi je veux être un bourdon !! Je m’écrie au milieu du gymnase.
J’ai cinq ans, on est quelque part dans les années 90.
– Ce sont les garçons les bourdons ma puce. Répond la maîtresse, toi tu es une fleur.
– J’aime pas les fleurs, elles font rien du tout qu’à faire des révérences et les garçons ils ont le droit de courir autour, moi je veux courir aussi.
– Tu vas avoir une très belle robe de fleur Soizic, tu verras, ça va être super !
– Mais je veux pas de robe, on peut pas courir avec une robe, à chaque fois faut rien faire pour pas la froisser, je veux être un bourdon.
– Mais tu es une fille !
– Soizic c’est comme les garçons… Hasarde Antoine, mon meilleur copain.
La maîtresse, son petit calepin à la main, a l’air bien emmerdée. Moi je tire et triture dans tous les sens les bretelles de mon justaucorps rose qui fait des marques sur mes épaules. On est au mois de mai, c’est la préparation de la fête de l’école.
– Bon, elle dit au bout d’un moment. Est-ce qu’il y a d’autres filles qui veulent être des bourdons ?
Silence de mort sur le terrain de sport, seulement moi qui lève la main vivement, pour pas qu’on m’oublie.
– Ok… Soizic je vais réfléchir d’accord ? C’est l’heure d’aller déjeuner les enfants, on va se changer aux vestiaires !
Éparpillement des gamins hurlant dans le gymnase.

Martine entre dans la salle des maîtres, les enfants sont partis manger, elle se laisse tomber sur une chaise près de Geneviève, qui s’occupe des petites sections de maternelle.
– Tu l’as eue Soizic Kostoglotov l’année dernière toi ?
– Oui la petite avec les grosses lunettes c’est ça ? Répond Geneviève.
– C’est ses grands-parents qui l’élèvent non ?
– Ouais.
– Ils sont comment ? Genre vieux jeu ? Ouverts ? Sympas ? Je les ai quasiment pas vus de l’année, j’arrive pas à me rendre compte.
– Heu… ils sont assez spéciaux et indéfinissables, tu as un problème avec Soizic ?
– Elle veut être un bourdon.
– Ah hahaha ! Ça m’étonne pas tiens ! Elle est marrante.
– Moi ça me dérange pas de la mettre en bourdon, c’est la réaction des vieux, ils sont vraiment vieux ?
– Je sais pas, la grand-mère est une bourgeoise avec une langue de charretière, paraît qu’elle tire à la carabine, le grand-père il est du genre à se pavaner dans sa Mercédès, enfin tu vois, ils viennent de Paris quoi, puis ils sont friqués.
– Pauvre enfant. Soupire Martine.
– Ouais… Elle est cool la gamine, moi je l’aime bien.
– Bon je vais voir qui vient la chercher ce soir déjà.

Ma grand-mère m’attend à la grille de l’école, la maîtresse m’accompagne jusqu’à elle, c’est la fin de la journée.
– Bonjour Madame Kostoglotov, je suis Martine la maîtresse de Soizic.
– Bah quand même je sais ! Heureusement à la fin de l’année, répond ma grand-mère.
– Oui heu… J’aurais voulu vous parler de quelque chose, discuter un peu avec vous à propos de Soizic. C’est pas grave, un tout petit détail…
– C’est parce que je veux être un bourdon !! Je lâche, très enthousiaste.
– Quoi ?!
La maîtresse est gênée, elle rougit :
– Oui enfin, voilà, c’est pour la fête de l’école, on est en train de monter un petit spectacle avec les enfants, vous avez reçu un mot à ce propos…
– Pas lu. Dit Jacqueline.
– Ah… D’accord, alors voilà, en gros c’est l’histoire des bourdons qui vont butiner les fleurs pour faire du miel, on avait mit les filles en fleurs et les garçons en bourdons, mais Soizic…
– …Veut être un bourdon. Termine ma grand-mère.
– Voilà.
Long silence de Jacqueline qui toise la maîtresse de ses grands yeux gris, et puis son visage s’illumine quand elle se tourne vers moi :
– Ça c’est ma petite fille ! Elle s’exclame, tu veux être un bourdon, envers et contre tous ! Et ça vous dérange madame l’institutrice ?
– Non… Bafouille la maîtresse.
– J’espère bien ! C’est très bien Soizic de vouloir être active dans l’histoire, me dit Jacqueline.
– Soizic sera la seule fille en bourdon.
– À la bonne heure !
– Vous êtes d’accord et votre mari aussi alors ?
– C’est moi qui décide, Kostoglotov n’aura pas son mot à dire sur ce coup là.
Elles continuent de discuter un peu et moi je cours vers Antoine et sa mère, comme une dératée en hurlant : « JE VAIS ÊTRE UN BOURDON ! ».
Quand on est montées dans la voiture et qu’on est parties, Geneviève rejoint Martine devant le portail de l’école.
– Alors ? Elle demande.
– Elle est franchement désagréable et elle a passé son temps à m’envoyer sa fumée de cigarette dans la gueule. Mais elle m’a parlé d’avortement, de féminisme, de liberté, de carcans, elle m’a dit que la femme était la pire ennemie des femmes, ça j’ai pas très bien compris… bon au final ça s’est bien passé.

Jacqueline Kostoglotov ne vient jamais à la fête de l’école, ça fait partie des « trucs de pauvres » auxquels elle refuse de participer.
Mais cette année, elle a fait déplacer tout le monde pour être au premier rang. Mon grand-père fait la gueule à côté d’elle, il ne comprend pas pourquoi sa femme a absolument voulu se rendre à ce « truc de pauvres », ça fait trop classe moyenne pour lui.
Jacqueline remonte la caméra super 8 à l’aide d’une petite clef, ça fait tout un bazar parce qu’il faut un enregistreur à cassettes à côté pour le son.
– Ah ça y est c’est complètement remonté ! On va tourner ! Jicé, faut faire le clap ! Elle lance.
Elle appuie sur l’enregistreur à cassettes qui se met en branle dans un bruit de ferraille. Mon grand-père tape dans ses mains devant l’objectif, au moment où j’entre en scène il dit : « Elle peut rien faire comme tout le monde »
– Tais toi, tu brouilles mon film ! Gronde Jacqueline.
Je suis en tête de file, je suis le roi des bourdons, je cours, je cours autour des fleurs, je fais des bonds sur la scène entre les filles immobiles qui parfois tournent un peu sur elles-mêmes pour faire voler la robe. Elles sont très fières parce qu’elles ont eu le droit d’être maquillées comme des vraies princesses. Je dois dire la phrase « je suis un bourdon qui butine les fleurs pour faire du miel ! », je l’ai répétée plein de fois. Quand la musique s’arrête, la maîtresse au premier rang, me donne un petit top avec ses mains pour être sûre.
Alors je m’arrête dans le silence des champs autour et je m’écrie :
– JE SUIS UN GARÇON !
J’oublie le reste et fais une cabriole, l’institutrice remet la musique en marche pour éviter le vide et le public se marre. On entend mon grand-père dire « Merde ! Qu’est-ce que c’est que ce… ?! », il a l’enregistreur sur les genoux.
Moi je suis ravie.
Quand le spectacle est fini, l’image grésille, il reste la voix de Jean-Claude disant à Jacqueline « Tu ne vas rien faire qu’à foutre le bordel dans sa tête à la petite avec tes conneries de féministe ! Si ça se trouve après elle va vouloir être un…». Écran noir.
Quand je récupère la cassette dans le magnétoscope vingt ans plus tard, je me dis que peut-être ça m’aurait plu d’être un garçon. Ça m’aurait évité pas mal d’emmerdements et de sentiments d’oppression. Peut-être même que j’aurais été moins fâchée dans l’ensemble. Mais bon c’est trop tard puis ça me plait d’être une fille maintenant que je ne suis plus obligée de rien. Que je colle des raclées quand je suis pas contente.

© Carnets de Soizic – 2018

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