La fille au bonnet

 

Deux meufs à la peau luisante dansent, elles prennent la lumière du soleil ou des éclairages selon les séquences. Elles font jouer les rayons sur la peau des jambes et des bras, en liserés le long du corps, là où ça rebondit puis se creuse tout bien comme il faut. Ces filles circulent en périphérie dans l’image, parce qu’au centre il y a des hommes pleins de parures qu’ils portent comme des tenues de guerriers.
Alors qu’ils sont bons qu’à s’asseoir sur un capot de voiture, à pérorer les trois mots de vocabulaire qu’ils ont daigné apprendre en écoutant d’autres mecs du rap qui n’en avaient pas beaucoup non plus. C’est comme ça que ça s’appauvrit. Au fur et à mesure des années.

– T’aimes bien ? Me demande le type à la table d’à côté, je lui ai donné une cigarette alors il a voulu me montrer sa musique sur l’Iphone pour me remercier.
– Ouais c’est sympa… Je réponds poliment.
Il a l’air content, il remet ses écouteurs et se replonge dans la vidéo.
La fille au bonnet l’observe de l’intérieur, ses coudes sur le comptoir elle dodeline légèrement de la tête, et parfois jette un œil au miroir en face d’elle. Au travers des machines à pression.
Moi j’aime bien ce bar, c’est là que je viens pour le café du matin ou une bière le soir. Je ne dis jamais à personne où il se situe parce que c’est un spot du tonnerre. La Chouffe n’est pas chère et l’avantage de cette bière c’est que tu commences à être bien pétée au bout de deux pintes. 10 euros la rigolade ça coûte. Puis aussi, il y a de la place en terrasse et pas de gros cons pour faire plein de bruit comme à Chatelet où on ne s’entend jamais parler. C’est comme ça que deviennent toujours les endroits sympas de la capitale si on a le malheur de donner l’adresse. Il y a toujours un enfoiré qui finit par cafter, et le petit paradis se transforme en ruche infâme. Les bons bistrots c’est motus, j’ai appris ça. Comme les coins à champignons en forêt.
Donc, ici, il y a moi, quelques autres rusés aimant la tranquillité, des touristes chanceux dans leurs hasards et balades, deux trois vieux, deux trois paumés et la fille au bonnet.
Elle ramasse sa pinte et se dirige vers la terrasse, le type à l’Iphone, en ouvrant la porte elle se mange la bouche d’angoisse.
– Salut ! Elle lui dit en posant son sac Franprix par terre.
– Salut, il répond sans lever la tête.
– Je peux m’asseoir ?
– Ouais.
Elle s’installe en face de lui, me jette un œil incertain, j’affiche un air serein pour l’encourager.
– Ça va aujourd’hui ? Elle tente.
Il hoche la tête, les yeux sur son téléphone, sourire absorbé.
Elle allume une cigarette, reste là à fumer sans savoir quoi dire et comment faire pour attirer son attention.
Moi je suis en train de lire Substance Mort de Philip K Dick, c’est pas joyeux du tout, j’en suis au point du livre où je ne sais plus ce qui est vrai ou pas dans l’histoire. Le personnage principal n’est plus certain de sa propre existence, il se soupçonne lui même de préparer quelque chose, il s’espionne par vidéo-surveillance. Sur la couverture il est écrit : « Ne vous attendez pas à un Happy End ! ». C’est très désagréable d’être obligé de savoir quelque chose avant de commencer le roman parce que quelqu’un, chargé de faire la couverture ou je ne sais quoi, a cherché la punch line.
Elle porte toujours le même bonnet, un truc sphérique en laine à pois gris et blancs. Dehors et dedans, toujours sur sa tête, jamais vu ses cheveux.
Comme elle est toujours là quand je viens, je me dis que c’est qu’elle est là tous les jours. Sinon ça voudrait dire qu’elle et moi, on a exactement les mêmes pulsions vers le bar au même moment. Et ce serait franchement bizarre.
Où alors elle m’espionne, mais je ne crois pas à ce genre d’histoire.

Le mec tape son rap avec le pied et un peu la tête aussi. En face, Bonnet à pois au regard de merlan frit, cherche une solution pour exister à ses yeux, en vain. Moi aussi je réfléchis à comment elle pourrait faire.
À un moment, il pose son téléphone et la regarde enfin :
– Alors quoi de neuf ? Il demande.
– Ça va. Elle murmure.
– Super !
Silence.
– J’ai gagné dix euros aujourd’hui avec un Astro ! Elle se raccroche.
– Ah ouais ?
– Je vais jouer à l’euro-million.
– Si ça se trouve tu vas gagner un jour, genre, le méga jackpot ! il dit.
Elle plisse les yeux de plaisir en y pensant : « Ce serait ouf ! ».
– Tu ferais quoi avec la tune ?
– Je passerais mon permis, j’achèterais une voiture et des robes.
– Attends tu pourrais faire beaucoup plus !
– Bah alors, elle réfléchit, j’irais dans des grands hôtels et partout où je suis jamais allée encore… puis parfois tu pourrais venir avec moi…
– Haha ! Il dit.
– Hihi ! Elle fait.
– Dis, t’aurais pas une cigarette ? Il demande finalement.
– Si !
Elle lui donne il l’allume, hoche la tête avec un air cool, sourit un peu, remet ses écouteurs. Terminé.
A chaque fois c’est la même chose. Parce qu’il est tout le temps là lui aussi, ça fait des mois qu’elle fait des tentatives et ça me rend malade de la voir se faire niquer ses clopes pour rien.
Elle retombe dans son trou noir, long silence. Lui, il aime les filles qui brillent. Il aimerait bien être un grand dur comme ses héros artificiels, il se noie et il rêve à ce propos dans son téléphone. Il porte sa petite tenue comme les rappeurs mais moins chère et ça sert surtout à se faire contrôler par la police qui n’en mène pas large question profondeur d’âme. Il ne se tient pas droit comme Musclor, il est recroquevillé sur son téléphone, avec de l’autre côté de la vitre, à trois centimètres de lui, cette fille au bonnet qui l’aime et cet amour résonne dans tout le bistrot jusqu’en cuisine et au sous-sol.

Moi j’attends Adam, je n’en mène pas large non plus. Il y a trois jours, vers trois heures du matin, je lui ai envoyé un message pour qu’on se voie. Le lendemain matin, je n’étais plus saoule et ne me souvenais plus de rien.
Et puis quand il a répondu avec enthousiasme je me suis posé des questions, j’ai remonté le fil des messages pour en voir le contenu. J’étais mortifiée.
Alors j’ai fait une entorse à mon secret, je l’ai invité ici, maintenant.
Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu, la dernière fois je me suis enfuie en courant comme une dératée, je me demande si ça a du sens et si je vais le reconnaître.
D’un seul coup je le vois dans la rue, puis dans le bistrot, puis il s’assoit en face de moi, il sourit. Je suis terrifiée, je jette un œil à la fille au bonnet. Elle affiche un air serein. Pour m’encourager.

© Carnets de Soizic – 2018

2 Commentaires

  1. t’as completement spoile substance mort cousinette !!!

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    1. J’ai pas pu m’en empêcher…

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