Fluide Glacial

Ce chapitre fait partie d’un feuilleton, si vous les voulez tous, c’est juste en dessous. Si vous avez grave la flemme, c’est pas grave, vous comprendrez tout quand même, vous ne serez pas largués en ne lisant pas le début, c’est pas Game of Thrones non plus.

Chapitre 1: La Faim

Chapitre 2: Cinq euros sous la théière

Chapitre 3: Les animaux sauvages

Chapitre 4: La fille au bonnet 

 

CHAPITRE 5: FLUIDE GLACIAL

 

La pluie tombe avec parcimonie sur mes bandes dessinées. Je jette à la va vite les Métal hurlant et les Fluides glacial à l’intérieur des boîtes. Les livres sont protégés par les auvents. D’autres bouquinistes à côté courent d’un bout à l’autre de leurs étalages en tirant de grandes bâches sur la marchandise.
J’ai perdu une dizaine de cartes postales anciennes dont les anglais sont si friands. Tombées dans une flaque. Gondolées, tâchées, encre qui coule. Je m’en veux.
Le trottoir se vide doucement, bientôt il n’y a plus personne. Je fixe mes bâches sur les côtés des boîtes avec de grosses pinces en me demandant ce que je fous là. C’est le moment où j’envie ceux qui travaillent dans des bureaux, regardent la pluie glisser sur les fenêtres, s’installer sur Paris, définitivement.
J’ai la gueule de bois, je réfléchis à tout ce que j’ai pu dire de complètement stupide hier en rangeant sans rien mouiller. Moi je suis trempée jusqu’aux os mais je m’en fiche. En rentrant je prendrai une douche puis je dormirai jusqu’à demain. Pour pas penser à ma connerie.

C’était très bien, tout était vraiment parfait.
Au début j’étais crispée, je savais pas comment le regarder, j’ai bu deux verres de plus que lui pour me détendre, en ayant peur qu’il me prenne pour une ivrogne, mais comme il fronce sans arrêt ses sourcils d’étonnement, pas moyen de savoir ce qu’il pense.
Adam. Qui est très beau et propre sur lui, même qu’on oserait à peine y toucher. Il portait un petit pull bleu roi avec un pantalon beige en velours côtelé, bien coupé et cher sans doute, chaussures vernies à bouts ronds qui lui donnaient un peu un air de papa. Je me suis sentie jurer affreusement avec mon habit éternel, short et pull rose, blouson jaune canari, mes collants troués et superposés les uns sur les autres, mes baskets blanches plus blanches du tout. Avec Zonebbu qui s’habille chez Agnès B, ça ne me fait pas pareil, je m’en fous.
Mais là c’est différent.
Au début il parlait pas beaucoup et je sentais bien que c’était à moi de lancer le machin, j’ai lancé comme j’ai pu :
– Bon, t’as quel âge ? j’ai demandé.
– Trente ans.
– C’est quoi ton métier ?
– Je suis anthropologue.
– C’est à dire ?
– Heu… j’étudie les populations du monde, ma spécialité c’est les pygmées, je travaille sur leur disparition.
– Tristes tropiques.
Il a eu un petit rire, a pris une gorgée, en m’observant. Je me suis redressée pour faire mieux, j’ai attendu, il disait vraiment rien, j’ai pensé « merde ». Alors j’ai continué :
– Et t’es genre quoi comme grade, t’as un master ? Une thèse ? T’es prof ?
– J’ai un doctorat, je fais surtout de la recherche, parfois je vais au Congo pour observer les gens, je prends des notes, je travaille avec les universités là bas, et puis je reviens, après j’échange avec des collègues, j’écris des articles, j’enseigne un peu en fac. Et toi ? Comment t’as fait pour être bouquiniste ? Il demande.
– Je sais pas quoi foutre d’autre.
– Ah…
– Et t’habites où ? j’ai dit.
– À Jaurès
– C’est bien ça Jaurès.
– J’ai l’impression de passer un entretien d’embauche. Il a rit.
– J’essaie de créer de la conversation.
– Désolé, c’est que je suis peut-être un peu trop content de te voir.
Après je lui aie raconté l’histoire de la fille au bonnet, puis celle des deux vieilles bouquinistes qui se sont engueulées parce que la première a voulu s’incruster au déjeuner de Noël de la deuxième qui a refusé. Et ça a fait tout un scandale sur les quais, même que j’ai mis un temps fou à les rabibocher, je suis même allée leur acheter des gâteaux pour le goûter parce que y a qu’avec la bouffe qu’on peut s’en sortir au niveau diplomatique parfois.
J’ai parlé parlé parlé, je me suis plus arrêtée, il me trouvait drôle, je lui ai payé des frites, la grande classe. J’ai fait mon numéro, j’ai sorti tout mon bagage de pitre et de meuf à l’air désinvolte pendant des heures en essayant de pas boire plus que lui et il avait l’air content et surpris.
Enfin c’était ce que je croyais.
Puis le bar a fermé et Ernesto, le patron, nous a offert des verres de vin avant qu’on s’en aille. Dehors la rue était humide, elle luisait sous les lampadaires et le ciel, à deux heures et demie on évitait les flaques en redescendant vers la mairie du 18ème. Il avait son portable à la main.
– J’ai commandé un Uber, il a dit en arrivant sur la place Jules Joffrin.
– Ah bon ?
– Ben oui… ah il arrive.
– Donc finalement je te plais plus.
– Quoi ?!
– Je te plais ou je te plais pas ?! J’ai râlé.
– Mais… Il a rougi. Je comprends pas…
– Je te plais pas.
– Mais on dit pas ça comme ça enfin Soizic, j’ai passé une super soirée !
– Alors pourquoi tu t’en vas ?
– Parce que la soirée est finie.
– C’est n’importe quoi. J’ai dit. C’est du grand n’importe quoi !
La voiture du Uber s’arrête, Adam lui fait un petit signe pour qu’il attende.
– Qu’est-ce qui est n’importe quoi ?
– Je sais très bien que tu ne vas jamais me rappeler et que tu as changé d’avis. Les mecs font toujours ça, vous êtes tous pareils là dessus je suis pas née de la dernière pluie.
– Mais Soizic ! tu dis toujours tout ce que tu penses comme ça ?! c’est affolant… qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?
– Si je te plaisais tu serais rentré avec moi, chez moi. Ou tu m’aurais emmenée chez toi.
Il m’a regardée sans rien dire, il avait l’air un peu triste.
– Moi je ne fonctionne pas comme ça. Il a répondu brusquement à un moment. Je ne veux pas.
Je n’ai plus rien dit et il s’est éloigné vers le Uber, a ouvert la portière, s’est retourné vers moi qui ne bougeais plus sur le trottoir.
– On se voit bientôt Soizic, on se voit vraiment très très vite.
Il est monté dans la voiture au moment ou je me retournais pour rentrer chez moi sans comprendre.

J’ai du mal à y repenser parce que ça me fait des frissons de honte jusque dans l’estomac et je ne sais même pas pourquoi.
Après avoir terminé la fermeture de mes boîtes je vais donner un coup de main à ma voisine, la grand-mère numéro 1, condamnée par la grand-mère numéro 2 pour tentative de squattage de déjeuner de Noël. Elle a plus la force de manier ses grands couvercles alors je les ferme pour elle.
– Ça va la gamine ? t’as pas l’air en forme, elle me dit.
Alors je lui raconte un peu, en vitesse, dans les grandes lignes. Elle a l’air pensif, les yeux dans le vague, posés sur la Seine.
– J’ai l’impression que t’as trop l’habitude des cons bichette, il est pas monté chez toi, ben oui, peut-être que c’est tout simplement parce qu’il se comporte de manière normale celui là, peut-être qu’il a besoin de s’habituer aux gens qu’il serait susceptible d’aimer.
– Tu crois ?
– Ben oui, t’inquiète pas hein, il va te téléphoner d’ici un ou deux jours à mon avis, vous êtes bizarres vous les jeunes vous faites tout trop vite, vous ne prenez pas le temps de parler déjà vous êtes au lit, c’est vraiment triste quand même.

© Carnets de Soizic – 2018

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :