La connexion des cerveaux qui sauvera le monde

– Faut dire que parfois c’est pas facile d’accéder à un tant soit peu de logique dans le rapport humain parce qu’on est tout seul dans notre cerveau, du coup ça crée de la peur et du doute, c’est la principale cause de l’isolement social. Alors que tu vois si on disposait d’un système de connexion pour savoir ce qu’il se passe dans la tête des autres on n’en serait pas là. T’as pas une feuille à rouler ?
– Ce serait affreux !
Thomas se tortille un peu sur le trottoir, son accordéon contre le ventre, sort de la poche arrière de son jean un paquet de feuilles Zig-Zag.
– On aurait été conçus comme ça dès le début, je dis, on s’en rendrait pas compte.
– Y aurait pas Facebook puisqu’on saurait tout des autres alors.
– Y aurait pas de guerre non plus, pas de malentendus possibles, puis on serait tous trop intimes pour se crêper le chignon, enfin pour en venir au Napalm, au feu et aux tas de cadavres en collines dans les villes.
Je mets le tabac dans la feuille et Thomas mâche son chewing-gum à la nicotine, il alterne entre ça et le Drum bleu. Il trouve que c’est moins pire, moi je pense que c’est la porte ouverte au désastre organique.
– T’as finis les gâteaux que j’ai apportés hier ? Il demande.
– Je les ai filés à un clochard, celui qui subit les conséquences du fait que l’humain n’est pas naturellement interconnecté. Ne se comprend pas comme un tout dans un environnement à préserver mais plutôt comme une petite unité en danger dans un monde qu’il faut détruire absolument.
– Tu donnes toujours tout c’est chiant j’ai faim. Il râle.
– Jean-Michel aussi avait faim.
– Oui mais c’était Mes gâteaux.
– Tes gâteaux dans Mes boîtes sont Mes gâteaux.
Il s’assoit sur le petit tabouret que j’ai installé pour lui en face de ma chaise, roule une cigarette qu’il allume tout en continuant de mâcher sa gomme à la nicotine. Thomas c’est un copain, il joue de l’accordéon sur le petit pont en bois qui mène à Notre-Dame, quand il en a marre il vient prendre sa pause dèj avec moi. En vrai c’est pas un clodo, c’est un chômeur en transition, il médite sur ce qu’il va faire dans la vie. Avec les ordonnances de Macron, il va pas méditer longtemps.
– Elles sont fumeuses tes théories, il dit avec mauvaise humeur.
– Tu veux que j’aille te chercher des chouquettes au café ?
– Non.
– Tu vois, moi j’ai l’impression que les gens s’imaginent que dans l’esprit des autres il ne se passe pas la même chose que dans le leur, c’est ridicule. On croit qu’on est unique, qu’on est un petit ilot, un petit continent, faut arrêter, on sait très bien qu’on a tous le même compte Instagram et qu’on dit tous la même chose sur Twitter, on est simplement répartis par castes selon la mode, les générations, les classes sociales, et un certain niveau de conscience dû à la curiosité et à l’éducation.
Moi je dis, si on nous enlève tout ça, si on perce le mur entre les esprits, on arrêtera de vouloir se montrer à tout bout de champ puisqu’on se verra nous même dès qu’on croise quelqu’un.
Tu vois la nenette qui met que des photos d’elle ou de ce qu’elle mange sur Instagram, elle fait ça au fond pour que les gens l’aiment, elle pense que l’amour c’est son capital popularité compté en likes selon la démonstration de son lifestyle conforme. À savoir : Brunch à l’avocat qui nique l’Amazonie, voyage quelque part en Asie au milieu des pauvres avec son sac à dos, plat du restau healthy cuisiné par un sans papiers au black 12 euros les 12h dans nos sous-sols parisiens, photo de rue en toute simplicité la mine rêveuse, photo des copines autour d’un sex on the beach, photo de madame sur un rooftop classe de la capitale, photo de madame avec monsieur qui est bien habillé, propre et porte des petits poils raisonnables au menton, photo du tatouage bien sûr ! et du chat. Photo de famille mais genre pas photo de l’oncle Albert, nan, avec un super filtre et les #FAMILYTIME #LOVEYOUALL en majuscule. En anglais bien sûr parce que #JOURNÉEAVECPAPAETMAMAN et #JEVOUSAIMETOUSGROSZOUBIS, ça fait trop restau’ du cœur.
On a le droit d’être niais et ridicule en anglais, c’est comme ça.
Au fond, la fille, elle veut revendiquer le fait qu’elle est unique et magnifique, quelque part, elle n’est pas complètement sûre de son coup. Elle a raison d’avoir des doutes, moi je crois pas qu’il y ait des gens extraordinaires plus que d’autres, tout est banal et singulier. Enfin bref, si on était tous connectés, on serait plus jamais seuls et cette meuf, elle ferait plus les seflies et l’auto-culte puisqu’elle pourrait s’admirer à tous les coins de rue, l’humanité serait un nombril géant. Ce serait la grande prise de conscience, l’extinction du selfie plutôt que des oiseaux. La fin des Rémi sans amis, des malheureux, des effrayés, des tout seuls qui deviennent fous à force d’être invisibles.
– Soizic… Je vais aller faire un peu de musique.
– Ah bah voilà dès que je dis quelque chose de profond.
– Mais non copine ! tu es très intéressante, je t’assure. Mais moi, faut que j’aille gagner des sous, il est 14h, c’est le deuxième rush de touristes.
– Mince faut que je remette Harry Potter en devanture.
– Les touristes achètent des livres?
– Seulement le Petit Prince, l’Étranger et Harry Potter in french.
Il se lève, me fait un petit signe en partant « À demain Soizic ! Même heure ? »

Je reste un peu sur ma chaise, les traits vides à regarder vaguement les gens qui passent et ma devanture de livres.

© Carnets de Soizic – 2018

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :