Le phasme affamé (Ou les troubles alimentaires depuis l’enfance)

 

En marchant dans la rue aujourd’hui, je me suis regardée dans une vitrine.
Je suis un phasme d’1m80 avec des cheveux.
De vitrine en vitrine c’était toujours pareil alors j’ai flippé tout le long du chemin. Au bout d’un moment je me suis retournée côté voitures garées. Les fenêtres de voitures font prendre en moyenne 5 kilos à votre reflet, mais cinq kilos en plus c’est vraiment moche aussi.
Je préfère être un phasme.
J’ai un léger trouble alimentaire.
Ma grand-mère m’a transmit la peur des kilogrammes. Elle me l’a inculquée dès le plus jeune âge. Ma grand-mère, Jacqueline Kostoglotov est un phasme alcoolique.
Je l’ai toujours entendue faire tout un tas de commentaires atroces sur le moindre individu à protubérances graisseuses, si petites soient-elles. Excepté mon grand père. Jacqueline mettait tout son vocabulaire et ses talents littéraires en œuvre pour me dégouter de la moindre trace de chair. Elle était très douée.

Quand, dans les années 2000, les produits allégés ont commencé à envahir les supermarchés et la télévision, j’en étais à la pré-puberté.
J’étais un peu grassouillette.
Ça a été la révolution immédiate du frigo familial. Camembert Taillefine, Soda Taillefine, Yaourts Taillefine, Céréales spéciales K, crème fraiche 0% de matières grasses. Tous ses produits existaient légèrement dérivés dans d’autres marques. Comme Sylphide par exemple.
Voilà, j’avais treize ans, elle a craqué du jour au lendemain sur l’intégralité de la panoplie, non contente de m’avoir emmenée chez le nutritionniste, puis forcée à avaler des pommes « ça se mange sans faim Soizic ! ». Le chien aussi a eu ses croquettes allégées. On a mangé ça jusqu’à ma majorité.
Puis le chien est mort et elle s’est un peu calmée pour le clébard suivant.
Elle a toujours regretté je pense, que ces marques là ne produisent pas d’alcool allégé.
Enfin petit à petit, j’ai développé une peur, une terreur du moindre petit pli de chair superflu, couplé à un amour inconditionnel de la gastronomie, de la nourriture véritable.
Je gerbe à la vue d’un petit gâteau sans matières grasses.
Je ne peux pas réguler mon appétit.
Si je commence à manger, je bâfre.
Le « petit repas léger » « la petite salade », c’est inimaginable.
« Ahhhhh Soizic elle bouffe rien de toute façon ! » elles disent les copines.

Tu m’étonnes :
Quand j’ai quitté mes grands-parents pour aller faire des études qui n’ont servi à rien, j’ai pété les plombs.
Sur tous les trucs gras qui n’étaient pas dans mon frigo.
Hécatombe.
Kebab, subway, pizzas, fromages, sauce pesto, crème fraiche partout, sandwichs, chocolat, frites, Mac Do… La grosse teuf ça a été, tout y est passé. Je mangeais je mangeais je mangeais.
Tous mes repas comme si c’était le dernier de ma vie.
Trois fois par jour.
Doublé de volume Soizic.
Y avait plus ma grand-mère pour me jeter un regard dédaigneux quand je voulais me resservir.
Un jour je mangeais un panini dans la rue, et y a un mec qui est passé en disant : « Ça va la grosse ? Tranquille ? ».
Je me suis regardée dans la vitre, pas celle des voitures, la vitrine de Zara qui dit la vérité sur ton monde.
Plus tard en m’épilant les jambes je me suis aperçue que la surface de poils à éliminer était anormalement importante. C’est con, mais c’est comme ça que je m’en suis rendue compte pour de vrai.
Du coup, bah j’ai mangé encore plus.

Je sortais avec un type qui ne m’aimait pas, qui n’aimait pas ce que j’étais. Il restait quand même avec moi parce qu’il avait besoin de faire sentir à quelqu’un qu’il était au dessus tellement il était mal dans ses pompes.
Et moi je restais quand même parce que je considérais que c’était bien fait pour moi qu’on me traite comme ça, j’acceptais ses regards insatisfaits sur ma personne parce que c’était ce que je ressentais envers moi-même et j’avais besoin que quelqu’un me le confirme.
« Je suis une grosse vache, un laideron, une enfant monstrueuse, un gros tas, un bout de gras. »
Il me le disait, il aimait m’humilier devant les gens, tout était parfait.
L’idylle.
Ça a duré deux ans et demi.
Un jour je suis partie.
Pour tout changer.
J’ai considéré que je ne serai jamais capable de m’accepter comme ça.
J’ai arrêté le fromage, la merde, je me suis rationnée, j’ai diminué mes repas.
Je me suis forcée à ne pas manger.

Là j’ai découvert un autre truc, une saloperie inconnue.
C’est agréable d’avoir faim, au bout d’un moment ça devient jouissif, ça donne l’impression d’être léger presque immédiatement.
C’est bien comme quand on mange. C’est aussi bien que quand on mange, c’est presque mieux même.
30 kilos j’ai perdu. Bam !
J’ai un peu trop maigris. Le problème avec moi c’est que rien n’est jamais trop maigre.
Tout est toujours trop gros.
Je jure qu’à des moments, je me regarde dans le miroir et je me vois grosse. C’est très réel. Paraît que c’est le cerveau qui fabrique des visions.
Ça correspond à des dérapages, des fois ou j’ai mangé le midi ET le soir.
Oui parce que la seule solution que j’ai trouvée pour l’instant c’est un repas par jour, pas plus, le midi. Je le cuisine moi même, végane. De très grandes quantités de nourritures, des plâtrées.
Il faut que je dévore, que j’engouffre, que je me fasse péter le bide. Y a pas d’autre solution.
Une fois par jour donc, si on met de côté les diètes chroniques parce que j’ai cru voir un bourrelet quelque part en me penchant pour attraper mes chaussures.

Je déteste manger devant des gens avec lesquels je ne suis pas intime.
Je préfère être seule carrément d’ailleurs.
Je me sens souvent obscène quand je mange.
Je suis un fil.

Troubler les enfants dans leur alimentation, les mettre au régime parce qu’ils sont un peu ronds, les rationner, les forcer à un certain équilibre. Surtout les filles hein bien sûr. La frustration chez les mômes ça dérègle tout pour un bon paquet d’années après.
Faut y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans ce genre de conneries.
« Nan Soizic elle prend pas de glace parce qu’elle à un gros ventre » a dit la mère d’une de mes copines un jour pendant une après-midi piscine. J’avais treize ans.

La bouffe c’est une manière heureuse de vivre dans nos sociétés normalement, comme le sexe d’ailleurs.
La bouffe et le sexe sont des plaisirs qu’on donne à soi et aux autres.
On ne peut en profiter tout à fait qu’en acceptant le fait qu’on à le droit d’en avoir comme les autres. Se sentir légitime.
Ça va bien se passer.
On ne sera forcé à rien. Frustré de rien.

 

© Carnets de Soizic – 2018

un commentaire

  1. Nathaliochka · · Réponse

    C’est très fort, comme texte. Et ça résonne en moi, pour pas mal de points. Merci…

    Aimé par 1 personne

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